Jeudi, 28 janvier 1875
(Robe grise et chapeau bien).
Le chapeau mousquetaire en feutre gris, et avec deux plumes également grises, un bord retroussé, est vraiment très joli, de plus c'est un chapeau qui a du genre, du style et qui fait avec ma robe de drap gris, unie à petits boutons gris, la taille bien prise et les manches très étroites, un des plus charmants, un des plus comme il faut et des plus distingués ensembles qui existent.
A dix heures quarante cinq minutes nous partons. Dès mon entrée à la gare et pendant que nous nous promenions sur la plate-forme devant le buffet tous les yeux se fixèrent sur moi avec une visible approbation, il n'y eut que ce pleutre de Lambertye qui exiba son éternel sourire.
Je vais au Tir aux pigeons parce que je pense y voir le diable, autrement je n'irais pas.
Avec notre train, il ne vient pas grand monde, nous déjeunons fort mal à l'hôtel de Paris, entrons dans les salles de jeu y restons une demi-heure et descendons au Tir. Nous, ma tante, moi et Paul.
Maman reste à jouer. En bas, sauf Galve, Lambertye, Furstenberg, Arnim et Leo, Chillingworth, Frehern, tous sont des gens inconnus, et malgré que sir F. Johnstone est inscrit le premier sur le programme, il n'y est pas, ce qui me fait sans cesse regarder l'escalier, et plonger les yeux dans les groupes des tireurs et des parieurs, mais là pas plus qu'ailleurs, je ne le vois.
C'est tout simple, aujourd'hui, c'est un petit Tir, un petit prix, un plat en argent est de mille francs. Le grand prix de vingt mille francs a été disputé lundi, mardi et les jours précédents.
Enfin Lambertye gagne, il tue dix pigeons sans en manquer un seul.
Nous remontons et sur le perron nous rencontrons Dina avec les Sapogenikoff, elles viennent par le train de deux heures, j'entre encore une fois au salon, M. de Neujean (que nous avons connu à Spa) vient me dire que l'impératrice est dans les jardins, nous y courons, Neujean me présente deux messieurs, le baron de je ne sais quoi, un vieux vilain, et le baron de La Race un jeune médiocre, et moi avec ces trois Belges et Dina avec les Sapogenikoff parcourons les allées, les terrasses, mais point de Sa Majesté.
M. de La Race nous apporte des chaises sur le balcon de l'hôtel et nous nous y installons dans l'espoir de voir sortir l'impératrice qui, dit-on, déjeune. La Race va aux informations et revient dire qu'elle est partie, alors je descends encore au Tir avec Marie et Paul, il devait y avoir plusieurs poules. Je n'y reste que quelques minutes, il fait beau, le soleil éclaire les splendides terrasses, la mer et les tireurs mais je suis untranquilla , je cherche. Dans la salle je vois il facchino italiano, ce qui me donne une envie féroce de parler cette langue barbare, mais comme personne ne me comprend, je l'entremêle de mots anglais, français et russes, c'est dans ce dialecte que je continue tout le temps.
[En travers: Etre effrayée pour avoir parlé italien devant cet Italien en voilà un enfantillage.]
J'envoie Dina et Olga se mettre près de la table où jouait il facchino et moi-même avec Marie me place près d'une autre table, puis de là c'était convenu d'avance je m'approche de Dina et lui dit: Venite qua je inpettano et m'éloigne pendant qu'elle crie aspetta, aspetta, mais en arrivant près de ma table, j'eus si peur de la bêtise que je venais de faire que je tremblais et pouvais à peine répondre à ce que me disait M. de la Race. A cinq heures un quart, moi, Dina, Marie, Olga et Paul, les enfants en un mot nous élançons hors du casino en riant et faisant et disant des bêtises et ainsi descendons le grand escalier.
Nous partons, dit Paul, mais si nous nous ennuyons, nous pouvons revenir comme l'année dernière.
A neuf heures pour admirer sur le gazon du Tir écrit en lettres de feu le nom de ce comment déjà on le nomme, de celui qui a gagné, comment est son nom ?...
— De Lambertye tu veux dire en voilà encore un muso que ce Lambertye (muso est un mot que nous disons à tout propos aujourd'hui, il vient de "L'Italiano in Algeri", le comique le dit très drôlement et qu'on nomme ainsi la Chestaskoff, l'Italien et tout ce qui est muso ou ne l'est pas) à peine j'avais achevé que je vis Galve qui marchait devant nous et que j'avais ouï et non remarqué sourire et légèrement tourner la tête, en sorte que je ne vis que son œil qui riait.
Oh que je suis contente, s'il voulait seulement dire à Lambertye comment je le nomme ! car ce misérable crapaud pense peut-être que je l'admire parce que je rougissais !
(En travers: Je rougissais pour une quantité d'hommes.]
Et égayés encore par cet incident nous débouchons bruyamment dans la salle d'attente et de là sur la plate-forme. Comme nous riions et parlions cette langue étrange que j'ai dit, tout le monde nous regardait.
Mais voilà que une dame et deux messieurs restant à deux pas de nous commencent en français à parler de mes pieds, de mes talons, et dire qu'y a encore des talons cachés, qu'on peut être petit mais avec ces doubles talons on devient grand etc. etc. Alors m'adressant en russe à Marie, je dis:
— Entendez-vous, ces gens disent des choses fort désobligeantes et encore en français ! et tout près ! J'ai envie d'ôter ma bottine pour leur faire voir qu'ils mentent.
— Oui, répond-elle et la lui mettre sous le nez.
— Pardon, Mademoiselle, dit alors la dame, en russe, je ne parlais pas de vos pieds, j'ai dit que vous les aviez jolis et c'est cela qui a amené la conversation.
— En ce cas je vous remercie du compliment lui dis-je pas du tout rassurée et sèchement.
Enfin nous partons de Monaco à Nice. Olga nous magnétise et nous baillons et rions, disons tous ensemble et rions tellement qu'on pourrait croire que nous sommes fous et grand-papa se tait et soupire. Je riais parce qu'on riait, mais je n'étais pas gaie, d'ailleurs il n'y avait pas de quoi rire et tout aujourd'hui c'est bête, mais comme on riait, je ne voulais pas rester en arrière, au contraire c'est moi qui donnais le signal.
Un instant on a cessé et je profitais de cet instant pour dire à Dina:
— Ah ! ma chère, ça y est, c'est ce que les poètes appellent le coup de foudre - puis on recommence, heureusement chacun était occupé à hennir et on ne remarqua pas que je hennissais forcément et seulement de la bouche.
Quel infernal concert !
A huit heures loin d'être tranquilles, toujours riant nous allons voir "La fille de Mme Angot" et prenons avec nous Mme de Daillens.
Après la marchande de marée, je m'en vais à la maison, je n'y allais que pour voir si le diable était là.
A une heure les nôtres rentrent et maman me demande de quels messieurs j'étais entourée puis me dit que les croupiers lui dirent toutes sortes de belles choses de moi, que j'étais jolie, distinguée, que j'avais l'air d'une duchesse, etc. etc.^etc.
Je m'endors en pensant à Johnstone, on a beau dire C est charmant d'être amoureux".