Dimanche, 24 janvier 1875
A une heure nous partons, ma tante, Olga, Marie et moi (robe et chapeau gris, pale je suis) Cima entre moi et Marie, Paul sur le siege.Nous prenons place au troisieme rang de voiture, juste en face des tribunes, mais malgre cela je ne puis reconnaitre les personnes des tribunes. Tout le monde est au Var, mais il n'y a pas de bataclan comme l'annee derniere, ni la duchesse de Mouchy, ni la comtesse de Galve, ni la princesse Souvoroff. La journee est grise, mais belle et pas triste.
En fait de personnes connues il n'y a que M. de Mauldre qui a sa voiture derriere la notre, pres de cette voiture viennent tour a tour se grouper tous les jeunes gens de Nice, pas Nicois, mais de Nice.
Un peu plus loin est l'Anglais ou l'Americain que je remarquai le jour avant notre depart, pour sa bonne mine, pour sa beaute. Je ne pense pas qu'il soit un plobster de premiere qualite, dans tous les cas c'est un tres bel homme.
Des l'arrivee je montai sur le siege avec Marie et de cette hauteur dominai les voitures et toute la plaine de Marathon.
J'etais toute entiere aux chevaux, etant toujours pour l'ecurie Finot, Finot dont j'etais amoureuse, Finot que je n'ai jamais vu...
Audiffret roda autour de nous tantot seul, tantot avec Lambertye, tantot avec Furstenberg.
Depuis huit jours on ne m'a pas vue et par consequent tous ces gens me regardent. Audiffer est a chaque instant aux environs de la voiture et se retourne comme les gens qui se retournant, pensent qu'on ne voit pas qu'ils se retournent. Ce qui me fait penser qu'il rodait la a peu pres pour moi, c est qu'il ne parlait a personne, et s'il cherchait quelqu un il serait venu une ou deux fois, mais pas dix fois.
En ecrivant ceci j'ai pense que je me trompe et qu il est ridicule de penser toujours a soi, mais, mon Dieu, si je me trompe quel mal y a-til ? Tant de gens qui valent mieux que moi se trompent et sont ridicules.
Je crois Furstenberg a entendu quand, lui ayant passe, je dis de mon siege a ma tante, *fetard, fetard* et n etant pas comprise je dis doucement et allongeant le cou, Furstenberg, en ce moment je retournai la tete pour voir s'il etait loin, il etait tout pres et tout en marchant en avant regardait en amere, mais peut-etre s'est-il tourne simplement et n'a pas entendu.
Ce petit ressemble tant a Merjeewsky que je crains de le detester.
Pelikan et Bihovetz vinrent parler a ma tante, ensuite le comte Markoff; du haut de ma hauteur je n'echangeai que quelques mots avec ce gros roux. Ensuite s'approcha de Mauldre, il commenca a pleuvoir quelques gouttes seulement craignant de voir defriser mes plumes je descendis et ouvris mon en-tous-cas de Londres. On a parle beaucoup de la mort de ce pauvre comte de Barreme qui depuis trente-deux ans dirige tous les plaisirs a Nice, de celui qui le remplacera comme president de Massena, puis au mot Spa, M. de Mauldre demande tout a coup:
— A Spa, Mademoiselle avez-vous connu M. de Gericke ?
(Annotation: Il y a eu j'en [suis] sure quelque chose sur Gericke et moi, mais j'ai beau chercher, beau me briser la tete, impossible de deviner. Je sentais bien meme a Spa qu'il y avait quelque chose contre nous, quelque chose qui le genait horriblement et rendait mon maintien affreux... mais quoi Bon Dieu ?]
— Oui dis-je toute raide, mais au bout d'un instant me sentant deraidir et rougir je tournai la tete vers Paul et Cima, heureusement en ce meme instant le steeple-chase touchait a sa fin et j'eus le pretexte pour m'animer, me lever et suivre des yeux avec un interet extraordinaire la course. Puis la figure composee je revins vers ce monsieur.
— Voila ! ils arrivent, ils arrivent c'est fini, tenez Conde gagne !
— Ah ! c'est fini, en ce cas il faut partir, bonjour Madame, bonjour Mademoiselle.
Pour quel diable me suis-je ainsi troublee et pourquoi a-t-il subitement parle de Gericke ?
Depuis ce moment Spa tout entier me revient et je ne cesse d'y penser, car nos plus doux plaisirs sont dans nos souvenirs. Je n'ai jamais ete amoureuse du gentil baron mais toutes les fois c'est avec plaisir que je me le rappelle.
Ce retour des Courses me fit penser a ceux des annees precedentes. Ah ! que les Courses etaient plus belles avant ! Sous le patronage du cercle Massena cette fois et avant le duc de Hamilton etait commissaire. Avant les noms que portait le programme etaient des beaux noms et maintenant que voit-on ?
Barreme, Page, Jennings, des anciens voituriers et des exjockeys !
On voit bien que tout degenere. Malgre cette decadence il m'a semble revivre pendant ces quelques heures, bon ! voila qu'a seize ans je vis du passe.
Mais puisque le passe etait et que le present n'est pas. La pluie n'a pas voulu tomber mais laissait s'echapper quelques gouttes de temps en temps comme des larmes sur ce gentil passe et sur ce pauvre present.
Mais voila que tout a coup mon coeur s'ebranle et frappe si fortement contre la poitrine qui fait mal, un nuage passe sur mes yeux, je rougis legerement... il me semble que l'homme qui vient de passer rapide comme l'eclair est le duc !
Pendant que je suis ainsi secouee Audiffer suit notre voiture, le voyant je fais un effort et, redressant la tete, presente une face calme et souriante, il nous depasse et je fais tourner dans l'espoir de revoir la vision et de m'assurer si ce n'est qu'une vision. L'haleine suspendue et les yeux au guet je vois rouler les voitures, plus rapides les unes que les autres, tout le monde est anime, tout le monde court la tete haute et les yeux brillants, enfin le meme homme passe, mais non ce n'est pas lui, c'est un gros blond et blanc a l'air bete, je n'avais vu que sa nuque, et cette fois sa face me frappe desagreablement.
[Le bas de la page est dechiree et enlevee.]
Marie, Olga et Cima dinent chez nous et je me couche a onze heures.
Sur le balcon du cercle etaient tous les messieurs pendant que la Promenade regorgeait de voitures et de curieux echelonnes sur ses bords.