Lundi, 18 janvier 1875
Qu'est-ce que j'ai a rever de ce miserable Italien ? Depuis six jours j'en ai reve trois fois. Et encore cette nuit j'ai reve du comte polonais, toute la nuit je l'ai vu pleurer. Au diable ! ce crapaud.Il pleut, je me suis ennuyee une heure chez le diacre.
Paul ecrit que maman est toujours malade, mon Dieu !
En rentrant dans la cour de l'hotel pendant que ma tante payait le fiacre, je pensais a toutes sortes de choses quand tout a coup je fus distraite de ces pensees bonnes et mauvaises par l'approche d'un homme, je levai vivement les yeux et reconnus Clark, ce Clark de Spa qui pretend que, souvent, on le prend pour Carlo tant il lui ressemble.
Que c'est bon de voir une ame vivante, que c'est bon de parler a quelqu'un ! Et que je jouis rarement de ce plaisir, helas !
J'eus un contentement supreme de rencontrer cet homme et de lui parler pendant quelques minutes, il me fit souvenir de notre vie a Spa, vie gaie et calme, comme nous devrions toujours vivre, a Spa, j'etais heureuse, presque heureuse.
Vraiment rencontrer une ame vivante qui parait contente de me voir, qui ne detourne pas la tete mais qui vient a moi comme a tous les autres, me sentir un instant comme les autres, c'est un triomphe pour pauvre moi et interieurement je me disais: Eh bien vois-tu, tu es comme les autres, tu ne le repousses pas et je triomphais de moi-meme, de mes sombres idees, de mes eternels soupirs et tachais de me faire croire que je ne suis pas aussi miserable que je le pense et devant moi-meme je voulais dissimuler ma misere et me faire croire que je ne suis pas repoussee et reniee par le monde entier.
Tant cette bagatelle de voir cet homme qui n'est rien pour moi, (que dis-je ! beaucoup pour cela deja qu'il ne se detourne pas) me rejouit que je marchais, rayonnante, les yeux vivants et clairs, les joues colorees et chantant un air d'Offenbach, car depuis le jour ou Barreme, Olivier, Foster et Woerman etaient chez nous, [Raye: c'etait triste] je suis retombee dans mes sombres idees et depuis que je suis a Paris, a cause des gronderies, des vilaines paroles offensantes, des mines renfrognees et des regards farouches de ma tante, suis devenue pale, laide et ennuyee, j'avais bien essaye de repondre quand nous etions seules, par des aboiements de chiens, et en public paroles, sourires. Mais on se lasse et je me suis lassee et me suis abandonnee a une espece d'inertie.
Plus je suis patiente plus elle eprouve ma patience et plus crie et gronde. Je sais bien que pour etre tranquille avec elle il faut la prendre par un ton plus haut qu'elle et, au lieu d'attendre ses cris, les prevenir par de plus grands que ceux qu'elle s'appretait a pousser, je le sais, mais souvent je ne le fais pas par paresse. Le seul moyen de la tenir c'est d'etre feroce et imperieuse, a la douceur il ne faut pas meme songer.
Pourtant je ne demande pas mieux.
Nous n'allons nulle part, et je passe mon temps a lire, fumer et prendre dix tasses de the. O belle occupation Beati, chi amano il te !
Bouver et foumer comme disait le vilain Mexicain a Spa.
Aussitot [Raye: rentree a] que ma voix se remettra tout a fait je cesse de foumer, mais de bouver jamais.
Avec ca qu'on dira que je ne me deshabituerai plus de fumer, je fume parce que je veux fumer, du jour ou je ne le voudrais pas je [ne] le ferai plus.
[Annotation:1880. Et en effet je ne fume plus.]