Dimanche, 20 décembre 1874
A la goutte d'encre dans le verre d'eau s'est ajoutée une cuiller à thé d'encre. Cela fait pitié une belle fille comme moi, fraîche et rose, criblée d'ennuis ! chaque fois que je me regarde dans une glace je me dis cela: Ah si je n'avais que douze ans, je patienterais, mais à seize, je n'ai pas le temps et je pleure dix fois dans la journée, et quand je ne pleure pas je soupire, si je ne soupire pas enfin d'horribles pensées mi [corrono ?] per la mente.
C'est maintenant le cas de dire que je suis toute malheureuse et non avant quand je le disais à tort et à travers.
Quivi sospire lamenti ed alti guai Risonavan per l'aer senza stella Perchio al comminciar ne lacrima.
Pauvre misérable que je suis, pourrai-je jamais assez dire combien je suis malheureuse.
Quand il m'arrive de ne pouvoir retenir mes larmes devant ma mère et ma tante, on me dit: Le plaisir de se chagriner pour des bêtises, abîmer les yeux et le teint. Bêtises, jolies bêtises !
Mais c'est toute ma vie, tout mon bonheur, mais je n'estime rien au-dessus de cela, mais si l'on me disait que toujours je vivrai comme à présent, je mourrais avec bonheur ! Mais !.. Ah Mon Dieu, que dis-je, non seulement je n'estime rien au-dessus mais je ne connais rien au monde qui puisse y approcher !
Seigneur Jésus ! Sainte Vierge ! Oh sauvez-moi, sauvez-moi ! Que ne puis-je inventer des mots pour donner une idée de mes tourments incessants ! Nous avons promené la petite Foster et l'emmenons à l'Opéra (robe rose, bien).
La salle est entièrement pleine
Vigier est couverte à peine
La Starsinsky est en rose
Près d'elle Abramovitch pose
Emile d'Audiffret
Rouge joli et frais
Se cache derrière son père
La belle-mère exaspère
La Schestakoff en satin vert
La plus laide femme de l'univers
Le successeur de Bargemont
Qui promet merveilles et monts
De soirées, concerts et fêtes
A passablement l'air bête.
Aux fauteuils les trois jeunes gens Polandoff, d'Olivier, Shablikine Jean Le Lambertye que je déteste Et m'en vengerai je l'atteste Avec Jarachewsky. Deux misères [Rayé: avec un troisième méchant compère] Qu'on regarde peu, je l'espère. Le reste du public enfin N'était rien qu'amas vilain De nombreux petits clercs coquins Journalistes, laquais, faquins.
Excepté cela les habitués des fauteuils, of no consequence. Et Constantin qui a son fauteuil sous notre loge et qui au dire de maman ne baisse pas les yeux. Ce dire de ma mère fait que j'ai observé et que j'ai attrapé deux fois ses yeux attachés sur moi, et la main soutenant la tête derrière l'oreille, et le bras appuyé sur le fauteuil. Je ne parle pas de tous les autres regards que j'ai vus et sentis, car comme dit maman il [Rayé: presque] ne baissait pas les yeux presque. Cela m'amuse, mais l'homme est si peu intéressant que je [Rayé: le vois] l'ai vu seulement quand maman a dit et, même après cela ne le vois que quand je sens ses yeux. Et ça pas toujours.
Il semblait guetter les moments où je me retournais pour parler à Foster, car alors il me voyait en face.
Nous sortîmes avec la foule, et Foster ayant pleuré au dernier acte de Lucie je m'en moquais en sortant.
- Et vous, disait-elle, vous n'avez pas de cœur !
- Ma chère, lui dis-je en me baissant vers son oreille, j'en ai deux, je vous assure.
- Et moi quatre.
- Et vous n'avez pas donné un seul ?
- Et non, mais vous tous les quatre.
- A un seul !
- La belle conversation pour sortir du théâtre, interrompit Dina.
Tout ce que je dis peut être dit sur une place publique, en ce moment j'aperçus Enotëas collé au mur du corridor, nous étions à peine à la moitié du chemin tant la foule pressait. Quel plaisir de sortir si tard, dit Dina, on est mêlé à la foule. Le plaisir de voir courir le ténor d'abord, et puis mêler à la foule en temps de république c'est très bien. Quand nous fûmes chez maman les questions habituelles vinrent: Qui était, comment était habillée telle ou telle personne etc.
- Lambertye était, dit ma tante.
- Et il regardait ? dit maman.
- Non, pas beaucoup, Constantin n'est-il pas quelque chose pour vous, (on voyait qu'elle n'attendait que le moment pour en parler, je lui voyais un sourire satisfait et qui disait qu'elle avait hâte de raconter).
- Vous savez, il est assis sous la loge et regarde tout le temps.
- Oui, oui, je sais, dit maman, tout à fait exactement ce qu'il pense, pourtant il est marié, il est devenu complètement fou.
Alors Dina se mêla à la conversation et dit que c'était vrai.
- Il regardait tout le temps et il est allé à la sortie, continuait ma tante. Dans le corridor.
- Ah ! Pardon, interrompis-je, il n'était pas dans le corridor, ni à la sortie.
- Mais comment, Moussia, il était tout le temps dans le corridor avec Saëtone près du mur attiré comme un escargot !
- Oui continua Dina, et quand tu as dit qu'en république, il poussa Saëtone et ils ont ri. Ils nous suivaient tout le temps.
Cela se peut mais je ne l'ai pas vu, j'ai vu Enotëas collé au mur, il se peut maintenant que la petite figure noire était cachée sous les ailes de ce roussillon. Oui, en y pensant, je crois qu'il était là, car pourquoi Saëtone serait près de notre loge, son chemin était de l'autre côté du théâtre; ils ont dû attendre notre sortie, car j'ai vu sortir Constantin avant la fin de l'opéra et je fus pour ainsi dire désappointée, comment pensai-je cet homme s'en va et ne veut pas me voir sortir, je me trompais, il sortit, il se plaça près de notre loge pour ne pas nous perdre.
Je suis le contraire des autres, je m'occupe de ceux qui me remarquent; depuis que Terffidua ne me regarde plus je n'en parle pas. Non, je ne dis pas ce que je veux dire, ce n'est pas que je m'occupe de ceux qui me regardent, non, mais simplement je signale les faits, et ces faits-là de n'importe qui ils viennent doivent être signalés par une femme.