Mardi, 1 décembre 1874
Hier nous ont fait leurs adieux la comtesse Merjeewsky et son fils. Comme il m'a regardée ! mais je ne me [Rayé: suis pas tournée] tournai pas, malgré tous ses regards fixes et mélancoliques, bien que je les sentisse et qu'ils me fassent faire des efforts pour ne pas le regarder.
Vers deux heures la pluie cesse et je vais avec ma tante à la musique.
Nous avons passé devant la gare d'où s'écoulait toute une foule qui espérait entrevoir l'impératrice. Walitsky l'a vue, il était avec le consul Pelikan et Rangouli, capitaine de la Jarevna.
Nous avons parlé de Schestakoff qui est agent militaire à Trieste comme Wittgenstein l'est à Paris.
Comment donc vous dites que Schestakoff n'est rien, quand Wittgenstein a dîné chez Mac-Mahon avec des grands-ducs. Oui, car Wittgenstein n'est pas Schestakoff, il est prince Wittgenstein de vieille souche, portant un nom de chevalier, de notre famille impériale.
Je la contrariais et elle me prouvait, de sorte que tout le temps on a parlé de Mme Rosalie Léon.
En vérité cette conversation est plus agréable que beaucoup d'autres, rehaussée comme elle était d'un peu de Hamilton. Ma tante a dit que Wittgenstein est peut-être placé au même rang que Hamilton.
- Hamilton oui, il est de sang royal, dis-je.
Cela me fait plaisir, que toutes les fois qu'elle veut dire quelque chose de grand, de noble, de bon, elle dit Hamilton. Comment pourrait-elle autrement s'exprimer ? je le demande !
Je suis à lire mon livre 4ème, j'y ai ajouté des remarques à Paris, qui sont parfaitement d'accord avec ce que je pense à présent. Et malgré tout, malgré la raison je crois encore aujourd'hui, en ce moment même (est-ce folie !), je crois à ce que je croyais alors. C'est une telle folie que j'ai peine à comprendre toute son étendue, et par cela même c'est une folie, une chose incroyable, une absurdité, une énormité sans nom, une bêtise inqualifiable par cela même j'y crois. Ce n'est pas ma raison qui croit, c'est quelque chose d'autre que je ne comprends pas, c'est mon génie, dont en cette occasion je reconnais l'existence comme Socrate. Et chaque fois que je lis mon vieux journal surtout la page 130, livre 4ème, j'y crois, mais au point de croire que je perds la raison.
Cette page 130 me fait battre le cœur, et la citation anglaise me trouble le cerveau et m'affermit dans ma folie, au point de me faire penser que tout excepté cela est folie.
Mon honoré oncle Georges hier s'est livré à toutes les fureurs possibles et impossibles et à crié contre grand-papa, maman et ma tante des horreurs qui font dresser les cheveux sur la tête, et qui m'emplissent d'indignation et de rage. Il n'y a pas au monde un crime qu'il ne leur ait imputé et il finit ces discours en disant qu'il est las de cacher leurs horreurs et que lui, innocent, est mêlé à leurs sales affaires.
Vrai Dieu ! Quand j'entends des choses comme ça je me perds et comprends tous les crimes qu'on peut commettre exaspéré ainsi !
Audiffret se promenait avec les Prodgers, je suis mécontente car lorsque je ne puis avoir les hommes près de moi j'aime les voir seuls.