Deník Marie Bashkirtseff

J'ai nommé deux professeurs et on a commandé la grille. Dieu merci.
J'ai vu hélas ! que ma présence n'a pas fait marcher les travaux comme je le pensais, il est vrai que les maçons et les peintres ont envahi mon pavillon et m'en ont délogée, que la grille est commandée, que Biasini dans deux jours aura apporté le plan et le prix des nouveaux salons; mais qu'est-ce que tout cela ! Je voudrais que le jardin fût déjà plein de belles plantes à larges feuilles, sur des gazons verts de velours, que tout fût prêt enfin, en un jour ou au moins que je voie un peuple d'ouvriers travailler à tout cela, et que je puisse voir les progrès de ces travaux.
Ma chambre se fait en satin bleu. J'ai peur que ce ne soit trop beau, toutes nos chambres à coucher sont si simples à côté de la mienne. Mme Howard voudra me manger et ne manquera pas de mal parler de moi et avec un ton de bonté, de douceur et de condoléance.
Vrai ! à treize ans déjà on s'occupait de moi ici et j'avais des ennemis à treize ans !
Dès mon arrivée à Nice je fus remarquée et spoken of, de plusieurs façons différentes. Patton, ce bon, cette espèce de femme Patton, ce tracasseur, ce colporteur de nouvelles, ce bavard, s'est occupé de moi.
Pauvre Patton, par son manque de caractère il se fait du tort, mais il en fait aussi aux autres.
Si Patton n'était pas consul, [Rayé: quand nous] personne ne saurait rien du procès, il y a tant de gens qui ont des procès d'argent en famille.
Mais ce bon M. de Patton, ton ton, ton taine ton ton.
Colporteur de nouvelles
Laides ou belles,
Il les chante sur tous les tons
Ce bon M. de Patton
Ton ton ton taine ton ton.
Il fit de ce procès tout particulier une affaire publique en l'affichant de toutes les manières. Mais je ne lui en veux pas, pauvre chiffon d'homme.
Enfin je suis flattée d'être un personnage depuis treize ans. Puisque je commence autrement que les autres je devrais devenir quelque chose de particulier, j'en ai tant envie.
Rien ne me répugne comme de pourrir dans la banalité. Il y a de l'étoffe dans moi, je voudrais citer ici [Rayé: quelque chose] des vers blancs qu'Anna a écrit sur moi, ces vers sont très exagérés et très flatteurs. Il ne faut pas croire que je les accepte, comme ils sont, j'ai assez d'esprit pour comprendre la vérité, mais je suis de bonne opinion de moi-même, et qui ne l'est pas ?
Celui qui ne s'estime pas, ne peut estimer les autres.
Nous étions à la musique, personne encore, excepté le petit Audifffret qui se promenait comme toujours devant les voitures et regardait ou se faisait voir.
On ne peut lui refuser d'être joli garçon et la première je lui accorde ce titre. Il est très frais, cependant son dos est misérable, il est déjà voûté, bien qu'il le masque passablement par des jaquettes sacs.
Mais c'est plutôt pour imiter Hamilton, ce matin il eut la hardiesse de s'habiller en gris et des bottes jaunes et ça avec une démarche imitant le duc, il se fait des habits larges pour paraître plus gros ou bien il a engraissé. Il traversait la rue de France et nous venions de sortir, et je ne sais pourquoi j'ai rougi car je le trouve joli garçon mais il ne me plaît pas.
Cette malheureuse imitaton me fit sourire et aussitôt rentrée j'écrivis sans hésitation sur une feuille que j'ai jetée dans la boîte blanche ceci:
D'Audiffret Emile
Jette des cents et des milles
A la belle Gioia
Que le duc renvoya
Succédant à Hamilton
Il s'est acheté des bottes jaunes
Une large jaquette grise
Et même une cravate cerise.
Avec beaucoup de courage Imite du duc l'équipage Qui allant chez sa bichette
Y pendait cent mille clochettes Mais pour être identique A ce modèle magnifique
A Emile il manque quelque chose
De cognac une forte dose
D'Audiffret Emile
Jette des cents et des mille
A la belle Gioia
Que le duc renvoya.
Après cela j'eus la fatale idée de montrer cette bêtise à Dina qui croit avoir un de mes secrets.
C'est que l'auteur des vers les plus misérables ne peut les garder pour lui et veut les lire à tous ceux qu'il rencontre.