Dimanche, 11 octobre 1874
Je me sentais faible ce matin et résolus de ne point aller à l'église mais comme il y a près de deux semaines que je ne sors presque pas et que je ne vois personne, I longed pour l'heure de la Promenade car le misérable monde d'ici est toujours des âmes vivantes; [Rayé: mais je]
Nous sortîmes à trois heures et allâmes chez Gambart, il est absent mais nous voulions voir son nouveau palais de marbre, Georges est avec nous. A notre étonnement nous trouvons Ernesto de retour de Venise, il nous fait entrer et cause de cette façon saccadée et extraordinaire qui lui est commune. Ces manières pourraient bien scandaliser ceux qui ne le connaissent pas, je n'y suis pas encore tout à fait faite, mais il est très aimable.
A la musique des Niçois, rien que des Niçois, c'est ennuyeux.
Me voilà dans cette Nice que je désirais à Ostende, c'est que je me représentais Nice autrement, Nice c'était la Promenade après une pluie, qui commence à se remplir de monde, comme j'aime, en habits de pluie, et Blackprince avec ses chiens et même sa chienne. Et c'est qu'ainsi Nice n'est plus la même.
J'oubliais de noter une chose assez curieuse. Toutes les fois que ma mère est très malade et que je suis auprès d'elle, il me semble voir le prince de Wittgenstein en sa jaquette jaune marchant sur la pointe des pieds, et regardant dans la chambre avec de grands yeux noirs de Prater. La première fois je l'ai vu lorsque maman était tellement mal la nuit à la villa Baquis, et qu'on envoya réveiller les Anitchkoff, j'ai regardé par hasard la porte et il apparut dans le corridor, la deuxième fois c'était jeudi dernier pendant que je me tenais près de maman sur le balcon, car elle se trouvait mal et manquait d'air.
Il avait les mêmes habits que la première fois. Il ne faut pas croire que je l'aie vu en chair et en os mais simplement dans l'imagination, sans croire à aucune vision ni fantôme. Ce qui me parut singulier c'est que je ne le vois que dans les cas que je dis et toujours avec la même posture et la même jaquette jaune.
Papa, devant Mme Daniloff, a dit que ma tante perd trop d'argent, sur quoi j'ai dit qu'elle perdait le sien, alors papa a dit qu'une partie de l'argent était aussi à lui. Sur cela je fus révoltée parce qu'il voulait dire devant Mme Daniloff qu'on vit sur son compte, ce qui est un mensonge, comme serait un mensonge de dire qu'il vit sur le nôtre. Je monte chez moi et par ces paroles papa m'a presque rendu la chambre d'en bas, car il a pris un ton qu'il ne convient pas, à mes yeux, de prendre.