Mercredi, 16 septembre 1874
J'ai passé chez les Howard, dimanche, lundi et mardi jusqu'à quatre heures, je n'ai rien écrit chez eux et aujourd'hui me voilà à Paris, je vais prendre tous ces jours ensemble.
## Dimanche 13 septembre 1874
Canterbury, je vais à la cathédrale avec Lise et Hélène.
Quel service admirable ! il a duré deux heures et je me suis pas ennuyée, au contraire, j'ai lu, avec grande satisfaction et conviction plus grande encore les prières si sages, si justes, si appropriées à chaque circonstance de la vie, à chaque désir du cœur humain, jusqu'aux choses les plus communes et pour lesquelles je n'ose souvent pas prier. J'eus le désir d'avoir un pareil livre pour le lire chaque soir, je demanderai à Hélène ou à Lise, à Nice, comment on le nomme et me le ferai venir. Je trouve dedans tant de belles et bonnes choses, et si naturelles qu'elles ne semblent pas impossibles.
Je crois qu'avec un pareil service, de pareils livres, en étant protestant en un mot on ne peut pas être mauvais à moins qu'on ne soit un imbécile ou un criminel ordonné par Dieu d'être ainsi.
Je mange de grand appétit, après nous allons ramer sur une petite rivière toute petite; les enfants sont les mêmes à peu près, seulement elles pensaient qu'elles sont en tout supérieures et en même temps m'ennuie pour mes robes, mes bottines, tout. Mon genre de toilette ne leur plaît pas mais elles sentent que malgré sa simplicité il est supérieur au leur, en sont jalouses et inventent à dire, à crier de tous côtés que je fais ce que je veux, à parler toujours de mes robes. De la même façon que je dirai, en voyant Palajka en satin et diamants elles me disent:
- Ah Marie, cette robe, mais c'est joli, vraiment ça me plaît.
Ça m'ennuie. Et cela d'un air protecteur et étonné. Même si je faisais de grandes toilettes, où est le mal, la honte ?
Elles font et ont ce qu'elles veulent, Hélène surtout, l'autre ne fait que répéter, mais comme elles ne sauront jamais s'habiller comme moi, malgré tous ces efforts pour me surpasser, elles resteront toujours inférieures et communes et m'envieront, m'ennuieront. Un jour Hélène vit chez moi mon bandeau d'or, elle pria sa mère de lui en commander un, mais voulant être mieux que moi elle le fit faire beaucoup plus large, par cela il est devenu laid et perdit toute valeur et grâce. Elles ont des robes de soie de mauvaises couturières et pensent être mieux que moi avec mes robes de drap de Worth et Laferrière, et malgré cela m'envient ou semblent m'envier.
Elles parlent bien l'italien ayant pris pour l'été une Italienne, et voulaient souvent me rendre confuse, mais je sais bien assez cette langue pour ne pas le devenir, une seule chose me manque, c'est to speak fluently.
Lundi se passa, comme dimanche, ils nous firent voir leur fabrique, Hélène, Jean et moi à cheval (amazone grise et chapeau) le chemin était bon, le cheval aussi et j'ai admirablement bien monté, malgré les craintes exprimées par toute la famille. Le soir on travaille pour un bazar et à dix heures on se couche. Enfin mardi, à quatre heures nous partons. Tout le monde vient à la gare, et M. Howard et Hélène viennent jusqu'à Douvres.
En somme, j'ai passé deux jours bien agréables, ils ont été très bien et aimables. La campagne anglaise est une bonne chose, ils ont un gentil jardin, toutes sortes de jeux, puis j'ai monté à cheval. Seulement j'avais chez eux les yeux enflés et des maux de tête. Je ne sais vraiment ce que je vais devenir, je suis dans un si vilain état. Ils ont une belle maison commode, rien ne manque au service ni au manger. Ils paraissaient si contents de nous voir.
A Douvres nous couchons et le lendemain
Mercredi 16 septembre 1874 nous nous embarquons, je suis malade depuis le matin. Nous avons une cabine en haut et bientôt je me trouve si mal que je me couche. Au lieu d'être salement malade j'éprouve des tiraillement et j'en pleure. Le seul moyen c'est rester tranquille. Malheureusement je n'ai pas pu examiner tous ces gens qui vont sur le continent, tant de Hitchcock, ces deares [sic] Anglaises arrivent seules mais trouvent de leurs semblables sur le bateau, fraternisent et vont par troupeau.
Nous avons un capitaine d'une amabilité extrême. Il m'a donné pour me distraire un petit chien, et est venu lui-même plusieurs fois apportant des sels etc. etc.
Avant que de me coucher je me tenais assise à la porte de la cabine et regardais. Un monsieur me parut trop déguisé en Anglais pour être anglais et je dis assez haut à Dina : Dina, regarde cette dame. Il se retourna, sourit et s'en alla.
J'aime à surprendre les gens. Le capitaine nous retient un coupé et à six heures nous sommes à Paris.
Pour ne pas regarder la France si laide après l'Angleterre je lis l'Odyssée et y trouve un passage qui me fait rire, lorsque Vulcain a pris dans un filet Mars et Vénus et que tous les dieux accourent et rient.
J'entre à Paris et je regrette de plus en plus ma chère et belle Albion. A l'hôtel des Iles Britanniques nous sommes reçues en vieilles connaissances. Je mange une soupe et écris.
Maman a laissé une lettre dans laquelle elle sait qu'Emile est mort. Je crois que je prendrai le deuil pour six semaines. Maman est en deuil, ma tante aussi et je serais seule en couleur comme une bête. Cela ne se peut pas.
H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] Hamilton]
Livre 24^ème^
commencé le jeudi 17 septembre 1874 terminé le 26 octobre 1874
Paris, hôtel des Iles Britanniques, au premier