Deník Marie Bashkirtseff

J'ai essayé chez Wolmershausen, la robe est jolie mais il y a des changements à faire. Avant de sortir on m'apporte le manteau gris et le chapeau de chez Brown. Une telle quantité de chapeaux de feutre me plaisent que ayant déjà deux, je veux en acheter encore. De deux heures à cinq heures nous nous promenons et à six heures rentrons, Foster vient et nous conduit chez Bill George. J'ai choisi un mastiff, mais Foster me promet un plus grand demain à dix heures. Je ne peux acheter un chien maintenant, mais de Paris j'écrirai à Foster, lui enverrai la somme et il m'enverra le chien. Il est très aimable et poli, nous aurons l'occasion, j'espère, de rendre cette politesse à sa sœur à Nice. Après dîner on apporte l'amazone de Paole, c'est bien mais il y a le défaut éternel, il m'a fait un emplacement pour la gorge, trop bas, et en même temps heureusement a fait le haut assez large pour contenir ma gorge. Mais l'ennui, c'est cette espèce de deux oranges qui se tiennent raides et qui sont vides. Pourquoi ne pas les avoir placés à l'endroit où elles pourraient être pleines ? Nous nous trouvons plus riches de deux livres que nous ne pensions. Quelle misère ! J'ai couché cette nuit avec ma tante et le matin nous avons discuté nos meubles futurs. Aujourd'hui on m'a rappelé un homme que j'avais oublié et dont je me suis un peu occupée pendant quelque temps. C'est Blackprince. C'était à propos de chiens et de gens riches. Maman veut toujours me prouver qu'il n'y a pas de gens riches, ma tante dit qu'il y en a mais pas pour moi. J'ai dit que j'aimerais beaucoup me promener avec des chiens comme Wittgenstein, j'espère en avoir trois, un mastiff et deux terre-neuve. J'oublie de dire que nous avons rencontré M. Allen et lui avons parlé. Demain à quatre heures et vingt minutes nous quittons ce pays peuplé de ducs et de lords, nous arrêtons à Canterbury et nous rendons ensuite dans le pays des bilboquets, des faquins et des vauriens. Tout fini, et notre séjour dans ce paradis aussi. Nos conversations avec ma tante sont les mêmes toujours, elle dit qu'en Russie il y a et la même richese et la même noblesse, et moi je dis que non, qu'il n'y a pas même de comparaison. Nos richesses sont moindres et notre noblesse est une taquinerie en comparaison de la noblesse d'ici. Et c'est la pure vérité. Je suis fort heureusement née juste assez noble pour oser aspirer à une grande noblesse. On a beau dire, je suis tout de même une noble et mon père est maréchal de noblesse. Ce n'est pas énorme, mais assez cependant pour me donner le droit d'entrer dans n'importe quel rang de noblesse sans honte. Mon grand-père (et ma mère par conséquent aussi) est d'une famille très anciennne, plus ancienne que beaucoup de princes russes, sa femme était aussi de bonne maison, sa grand-mère était petite-fille du grand hetman Poloubotok, dont le fils a fui en Hollande à cause des évènements de l'Ukraine, où il déposa des millions dont nous sommes les héritiers, mais comme on ne sait ni le jour exact, ni la somme qui a été déposée. La banque de Hollande ne donne pas ces millions qui ont augmenté d'une façon fabuleuse. [En travers: C'est la théorie de Balzac que tous les gentilhommes sont égaux.] De tous les côtés excepté ma grand-mère Bachkirtseve qui a été une fille naturelle d'un grand seigneur cependant, de tous les côtés, disais-je, it is all right ! [Rayé: a vrai dire] Mon père est de beaucoup moins bonne famille que ma mère, mais heureusement il est noble juste à point. Je me trouve donc d'assez bonne race pour devenir tout ce qu'on veut. Sans compter que je suis née toute différente des autres et que fussé-je née paysanne je ne le serai plus en atteignant l'âge de raison. Seulement je suis devenue très laide et j'ai des vertiges et mal au cœur, des battements de cœur et une grande faiblesse. Mon Dieu guérissez-moi !