Vendredi, 21 août 1874
Suivant le conseil de Basilewsky je déjeune avec ma tante à la plage et je mange.
Il fait froid je mets la robe grise, viennent les Tamancheff et nous allons tous à l'estacade.
Walitsky demande à un homme, un pêcheur je crois:
— Doria Pamphilii est ici ?
— Oui, oui, Monsieur.
Nous rions. Mais quelle est ma surprise lorsque je vois Doria en vérité. Doria Pamphilii est devenu parmi nous le mot d'ordre [Rayé: le mot pour du] quand on veut dire bien on dit: Doria, mal, de même. Partout, pour tout, on dit ce nom.
Lise et Katia l'ont adopté elles aussi.
Il fait un vent épouvantable. Je rentre et m'assieds près du balcon; avec La clef des songes contenant une chiromancie à la fin.
J'ai découvert des lignes admirables chez moi, celle de la chance surtout.
Mais le grain de beauté que j'ai sur l'épaule gauche signifie que je vivrai dans la solitude et que j'aurai un mari jaloux. C'est laid. Brutto.
Comme j'étais absorbée à examiner ma main, je lève la tête et vois Doria, je me remets à examiner mais je rougis.
Nous avons encore ici eu la chance comme à Spa d'avoir un logement devant lequel tout le monde passe.
Basilévitch vient et nous supplia de dîner au Pavillon Royal avec elle.
J'accepte mais on y dîne mal. De là nous allons avec elle (ma tante, moi) au Kursaal, pas de place comme de coutume, ma tante trouve une chaise et je vais avec Basilévitch au salon de lecture. Cette femme voulait que je [Rayé: que j'aie des fleurs blanches (deux mots illisibles)]. Je ne suis pas ainsi, grâce à Dieu, malade. Elle est dégoûtante quelquefois. Ma tante bientôt nous rejoint. Entre la comtesse Merjeewsky, nous salue et ressort, dans une seconde vient Merjeewsky. Il veut me présenter son ami le baron Leiss, qui l'a demandé il y a longtemps, j'eus à peine le temps de dire que d'abord il devait le présenter à ma tante. Alors elle me le présente, il passe de mon côté et reste avec Merjeewsky toute la soirée devant moi.
Ma tante est contente de moi. Je causais avec ces deux et n'ai rien remarqué mais Basilévitch m'a dit que plusieurs Plobsters et le prince Radzivill ont passé plusieurs fois pour regarder mes pieds. A quoi ma tante a répondu:
— C'est sans doute les pieds de Mme Basilévitch, car on ne regarde pas les pieds d'une enfant.
— Sans doute, dis-je.
Et je regardai vers la porte où sortait Radzivill, et j'aperçus Plobster, le véritable.
Qui est ce monsieur ? ai-je demandé:
— C'est le comte de Mulinare. Comme je suis contente ! Je ne me trompe jamais j'ai tout de suite vu que c'était un Plobster. On dit que c'est un grand faiseur d'embarras et un grand poseur. Tant mieux, son genre me plaît.
Quand nous étions à l'hôtel de France, maman le vit et monta à l'instant même pour me dire qu'il y a un Plobster dans la salle à manger.
Comme je les ai tous dressés ? !
Il avait ce soir un air impossible. Je l'ai regardé presque en souriant, lui de même. Lui aussi a fait les tours pour mes pieds et en se tenant près de la porte les regardait toujours. Rien de sérieux ni de mauvais genre, il me plaît, je le regarde et mes yeux rient, lui me regarde de même et c'est très bien.
Le baron Leiss s'en va et je reste avec Merjeewsky. Ces deux sont difficiles à faire causer. Merjeewsky avec ses énigmes ! Il paraît qu'il a ma photographie.
Pendant que nous parlions un homme, derrière la colonne écoutait. Je ne me gênais pas. J'ai dit à Merjeewsky que s'il ne me rendait pas ma photographie je ne lui parlerai pas deux semaines:
— Je tâcherai de me cacher pour ne pas vous exposer à ce désagrément en vous rencontrant.
— Oh ! je sais que vous êtes très conciliant.
Je ne lui ai pas donné ma main.
Basilévitch a demandé à ma tante si j'étais une grande coquette.
Celle-ci répondit comme pour les pieds.
Nous allons chez Merjeewsky puis à la maison.