Journal de Marie Bashkirtseff

Choses sérieuses.
Je ne fais rien. Depuis que le tableau de Sèvres est fini, je n'ai rien fait. Rien, sauf deux misérables panneaux.
Je dors des heures entières en plein jour. J'ai bien fait une petite étude en fiacre. Mais cela fait rire.
Le tableau est installé, tout est là, il n'y a que moi qui manque.
Que Bastien et toutes mes imaginations dont je l'habille sont peu de chose !
Non, ce n'est pas une vie ! Voilà deux ans que je n'ai quitté Paris. Pas de voyage, pas de ville d'eaux, et cet hiver en deuil, si triste.
Et c'est par ma propre volonté que je m'enterre !
Ne pouvant aller, sauf à de rares exceptions, dans le grand monde je devrais me contenter des salons à côté où on s'amuse, où on danse, où on cause. Chaque fois que je suis sortie j'ai eu du succès excepté chez les horribles Fitz-James, où l'on m'a traînée sans me prévenir, sans robe...
Eh bien oui, même le salon Cartwright, n'importe quoi, mais s'amuser, se faire faire la cour, rire. Au lieu de rester des mois entiers enfermée dans ce 30 de la rue Ampère comme dans une bastille. Vivre enfin !
Mais ici ! Le pope ! Les Engelhardt, l'architecte !
N'est-ce pas comme dans un village. Je n'en peux plus, tous les raisonnements s'envolent! Et tout ce qu'il y a de jeune en moi se révolte !
Si je disais tout ! Les craintes affreuses. Voici septembre, le mauvais temps n'est pas loin. Le moinde refroidissement peut me flanquer au lit pour deux mois puis la convalescnece... Et le tableau !! Ainsi j'aurais tout sacrifié et...
Ah ! voici le moment de croire en Dieu et de le prier.
Oui, c'est la peur de tomber malade; au point où j'en suis, je puis en finir en six semaines avec une pleurésie quelconque. C'est ainsi que je partirai du reste. Comme je travaillerai quand même au tableau... et qu'il fera froid... Et si ce n'est pas en travaillant ce sera en me promenant, ceux qui ne font pas de peinture et qui meurent tout de même... Enfin.
[Mots noircis] C'est en vain que je me créerai des Bastien ou autres dérivatifs. Ah ! pauvre Bastien qu'il compte peu devant le désespoir de ne pouvoir pas travailler. La rage de se voir mourir !
La voilà donc la fin de toutes mes misères ! Tant d'aspirations, tant de désirs, de projets, tant de... pour mourir à vingt-cinq ans, au seuil de tout.
A qui la faute ? A ma famille ? Au destin ? Qu'ai-je fait?
Je l'avais prévu. "Dieu ne pouvant, sans se montrer partial, me donner ce qui est nécessaire à ma vie me fera mourir." Il y a des années. Tant d'années, si peu Et rien.