Journal de Marie Bashkirtseff

Je me suis promenée plus de quatre heures cherchant le coin que je prendrai pour fond dans mon tableau. C'est la rue, c'est même le boulevard extérieur mais il faut encore choisir...
Heureux Meissonnier, heureux Cabanel, bienheureux Bou-guereau.
Et nous les imbéciles nous nous torturons la cervelle pour tâcher de rendre une parcelle d'humanité ! A moi le modèle et le rideau de peluche ou l'aurore sur un fond de nuage ! Quelle horreur.
Alors direz-vous, tu crois que l'humanité ne se trouve que dans le peuple ? Je ne le crois pas et c'est du reste ce que les imbéciles reprochent aux gens de talent. Le peuple ou les rois, peu importe. Mais les aurores et les sources !!!
Maintenant il est évident qu'un banc public sur le boulevard extérieur a bien autrement du caractère qu'un banc des Champs-Elysées ou il ne s'assied que des concierges, des grooms des nourrices et des gommeux.
Là plus d'étude, plus d'âme, plus de drame. Des mannequins à moins de cas particuliers.
Mais quel poème que le déclassé au bord de ce banc.
Là l'homme est vrai, là c'est du Shakespeare.
Et me voilà prise d'inquiétude folle devant ce trésor découvert, si ça allait m'échapper ! Si j'allais ne pas avoir la force ou le temps, si...
Ecoutez, si je n'ai pas de talent c'est que le ciel se moque de moi car il m'inflige toutes les tortures des artistes de génie...
Hélas.