Journal de Marie Bashkirtseff

Avec tout ça je ne fais rien depuis un mois !
Si, je lis Sully-Prudhomme depuis hier matin. J'en ai là deux volumes et je trouve que c'est très bien... Je m'inquiète peu des vers, je ne m'en inquiète que lorsqu'ils sont mauvais et que cela gêne, autrement il n'y a pour moi que l'idée exprimée. Il leur plaît de rimer, qu'ils riment mais que je ne m'en aperçoive pas. Donc les idées très subtiles de Sully-Prudhomme me plaisent infiniment. Et il y a chez lui un côté très élevé, presque abstrait, très fin, très quintessencié, qui s'accorde parfaitement avec ma façon de sentir. Pourquoi ai-je écrit à Maupassant ?
Sully-Prudhomme répond bien plus aux tendresses inavouées de mes rêveries très intimes.
Je viens de lire tantôt couchée sur le divan, tantôt me promenant sur mon balcon la préface du livre de Lucrèce et le livre lui-même. De natura rarum. Ceux qui savent ce que c'est m'en sauront gré. Il faut une grande tension d'esprit pour comprendre tout; [Mots noircis: Ce doit être une lecture psychologique] même pour ceux qui ont l'habitude de manier ces sujets. J'ai tout compris, ça échappait par moments, mais j'y revenais et me forçais de ressaisir...
Je devrais respecter beaucoup Sully-Prodhomme d'écrire des choses que je saisis avec tant de peine. Le maniement de ces idées lui est familier comme à moi le maniement des couleurs... Il devrait donc aussi avoir une sainte vénération pour moi parce qu'avec quelques couleurs boueuses, comme a dit l'antiphatique Th. Gautier (du reste Zola le juge comme moi quand je l'avais jugé je n'avais pas encore lu Zola) donc avec quelques couleurs boueuses je fais des visages qui expriment des sentiments humains et des tableaux ou on voit la nature, les arbres, l'air, les lointains. Il doit se croire mille fois supérieur à un peintre en fouillant inutilement dans le mécanisme de la pensée humaine.
Qu'est-ce qu'il apprend à lui et aux autres ? Comment l'esprit fonctionne ?
En donnant à tous ces mouvements intellectuels rapides, insaisissables, des noms. Moi, pauvre ignorante je pense que cette subtile philosophie n'apprendra rien à personne, c'est une recherche, un amusement délicat et difficile, mais pourquoi ? Est-ce en apprenant à donner des noms à toutes ces choses [Mots noircis: sublimes] et merveilleuses que se formeront les génies qui écriront de beaux livres ? Où les hommes extraordinaires qui penseront à la tête de l'univers ? Et puis l'homme dit-il ne peut connaître de l'objet que ce par quoi il est en communication avec lui, etc.
La plupart de ceux qui me liront n'y entendront rien, pourtant je citerai encore ceci: "Notre science ne peut donc excéder la connaissance de nos catégories appliquées à nos perceptions". Bon, évidemment.
Nous ne pouvons comprendre plus que nous ne pouvons comprendre.
C'est clair. Voilà l'amoureux qu'il me faudrait.
Et on veut que j'aille ce soir chez Mme Kanchine ! Jamais. Claire a déjeuné ici et nous avons causé de Sully-Prudhomme dont je tenais le livre à la main. Elle est intelligente cette petite et sa mère la met au courant de tout.
Si j'avais eu une éducation raisonnable je serais très remarquable. J'ai tout appris moi-même, j'ai fait moi-même le plan de mes études à Nice avec les professeurs du lycée qui n'en revenaient pas. Moitié par intuition, moitié par ce que je lisais j'ai voulu savoir telles et telles choses. Puis j'ai lu les grecs et les latins et les classiques français et anglais et les modernes et tout. Mais c'est un chaos malgré que je tâche de régler tout ça par amour de l'harmonie en tout.
Qu'est-ce que ce nom Sully-Prudhomme ? J'ai acheté ses livres il y a six mois et ayant essayé de le lire je l'ai rejeté comme des vers agréables. Aujourd'hui j'y découvre des choses dignes de me captiver et je lis tout d'une traite, poussée à cela par la visite de ce pauvre Coppée que je n'admire pas pour deux sous. Mais Coppée n'en a pas parlé, ni personne, alors quel rapport et pourquoi ?
Il est évident qu'avec de très grands efforts je pourrais analyser phylosophiquement ce travail intellectuel. Mais pourquoi ? Cela changera-t-il ce que j'ai pensé ?
En voilà des lettres. Lisez et dites si je n'ai pas un tempérament de journaliste.
Dans un milieu propice en un mois je serais absolument à mon aise. Mais j'use ma verve et mon énergie à écrire des choses qui restent ensevelies dans un petit cercle. Ah ! Misère !
Je ne suis et n'ai jamais été à ma place.