Je lis et j'adore Zola, ses critiques et ses études sont des choses tout à fait admirables et j'en suis amoureuse folle.
Pour plaire à un pareil homme on ferait tout ! Et vous croyez capable d'amour... Comme tout le monde ! Ah ! seigneur.
Eh bien Jules je l'ai aimé comme j'aime Zola que je n'ai jamais vu qui a quarante-quatre ans, une femme et du ventre. Je vous demande si les hommes du monde, ces hommes qu'on épouse ne sont pas atrocement ridicules ?
Qu'est-ce que je pourrai bien dire à un gentleman pareil toute la journée ?
Emile Bastien dîne ici et m'annonce pour jeudi matin sa visite avec M. Hayem, un amateur assez connu. Il a des Delacroix, des Corot, des Bastien et il a la spécialité de découvrir les futurs grands peintres. Le lendemain du jour ou le portrait du grand-père Bastien fut exposé Hayem arrivait dans son atelier et lui commandait le portrait de son père à lui. Il paraît qu'il a un flair étonnant. Emile l'a rencontré aujourd'hui devant mon tableau.
— Comment trouvez-vous ça ?
— Je trouve ça très bien, connaissez-vous l'artiste. Est-elle jeune ? Etc. etc. Ce Hayem m'a suvie depuis l'année dernière où il a remarqué le pastel et cette année le tableau...
Bref, ils viendront jeudi. Il désire m'acheter quelque chose.
Qu'en dites-vous ?
Mais je n'ai pas de tableaux vendables, ce sont de grandes machines, je n'ai eu le temps de fabriquer des grandeurs ordinaires... Enfin.
Jules ne va pas mieux.
Mais j'aime Zola avec respect, terreur et sans espoir, comme un Dieu.
Pourtant si j'étais comme avant... Ah ! c'est un grand malheur !
Si Dieu existait m'aurait-il frappé ainsi ? Pourquoi ?
Samedi 1 0 mai 1 884
Ce matin au Salon avec Claire, déjeuner rue de Marignan.
Puis beaucoup de monde à la maison.
Je m'ennuie. Que signife s'ennuyer ? Il y a bien six ans que je n'ai dit cela, je m'ennuie.
C'est le mois de mai qui me trouble. Probablement, oui.
Ce soir aux Italiens. Après le panégeryque d'Etincelle je suis très lorgnée, ce qui me gêne car je ne suis pas sûre d'être bien. Il m'a fallu mettre une quantité de violettes pour cacher le côté droit du cou car le corsage est décolleté. Cette dure nécessité a passé aux yeux du public pour une recherche d'originalité probablement. Comme cavaliers nous avons Missak et M. de Azevedo, ministre du Portugal.
On chante "Lucie" mais après Gayarre ce ténor ordinaire et froid me fait pitié.
Enfin je ne suis pas laide mais les violettes de mon corsage m'embêtent. Après ce bête d'article de journal sur ma beauté et ma peinture j'aurais voulu me montrer habillée comme tout le monde [Rayé: cette stupide affectation de s'habiller en artiste] en somme il n'y a que les violettes, pour le reste j'ai une robe noire, décolleté, du tulle gris jeté sur les épaules et cette guirlande néfaste, la guirlande ne serait encore rien, tout le monde en met de ces cordons de fleurs en sautoir mais c'est qu'il m'a fallu doubler les fleurs sur l'épaule et on a dû penser que je pose pour l'artiste. Tous ces gens me regardaient et me lorgnaient, dans toutes les loges... Mme de Pourtalès, les Bisaccia, Mme d'Hervey, le général de Galliffet même..
En somme c'était peut-être joli ces violettes.