Journal de Marie Bashkirtseff

Comme je le prévoyais tout est rompu entre mon écrivain et moi. Sa quatrième et dernière lettre est grossière et sotte. Du reste comme je le lui dis dans ma dernière réponse, ces choses ont besoin d'une admiration sans borne de la part de l'inconnue. Lisez les lettres du reste. J'y suis absolument franche. Je pense qu'il n'est pas content.
Mais je m'en moque, il a du talent mais il est sot, une sottise dans le genre de celle d'Emile Bastien qui est très sensé, artiste, de bon conseil mais...
Où vais-je trouver un ? Est-ce malheureux de ne pas être plus simple ! Où est l'être vivant que je pourrais admirer complètement ? Balzac est mort. L'oncle Etienne qui vient passer trois jours à Paris m'a dit en voyant Bojidar sous divers aspects dans mon atelier: mais en voilà des Bojidar ? Est-ce que ma petite chérie vous seriez toquée de lui ?!!
Ce qu'il y a de drôle c'est l'effet que me fait une telle supposition.
Mon étonnement sans borne de voir qu'on peut me supposer éprise d'un petit jeune homme.
Et pourtant quoi de plus simple. Quoi de plus naturel ? Et pourtant quoi de plus impossible pour celui qui me connaîtrait, pour moi par exemple. Ça m'a donné la mesure des complications survenues dans mon être. Il y a trois ou quatre ans encore je me serais défendue: Bojidar ! Mais non ! Et aujourd'hui je me suis contentée de sourire vaguement, pas même un sourire entier. C'est si loin, si au-dessous de mes prétentions.
Victor Hugo a quatre-vingt-sept ans. Dumas fils en a soixante. C'en est un pourtant que j'ai adoré d'admiration. Oh! ces pauvres Guy de Maupassant, que sont-ils à côté. A quoi tend leur art ?
Ce Maupassant a fait des petits écrits odieux, tout à fait odieux. Non à cause de leur trop grande réalité, mais parce qu'il y a des choses dégoûtantes et odieuses qui révoltent la nature humaine... Cette recherche et cette étude du côté bestial de l'amour... Par hasard, de temps en temps, en passant, je ne dis pas. Mais toujours !! Non.
Samedi 1 9 avril 1 884