Les Canrobert viennent me voir et proposer d'aller à l'Hippique lundi. Je refuse bien entendu. Et comme intimes comme nous sommes, il m'est souvent échappé des paroles de mécontentement et des allusions contre ma famille, et contre ma tante qu'on croit à Paris sous le coup d'un procès infâme et qui est citée comme témoin parce que ses frères ont rossé un fonctionnaire...
Restée seule avec cette petite sotte de Claire je commence à dire que... Nous disons d'abord que l'on me croit malade et qu'on me reproche de ne pas être bien pour ma famille qui m'adore, qui m'adore ! Là dessus je dis que après bien des: c'est bête à dire, ça ne regarde personne, et en somme si je ne le raconte pas on croira que je suis vraiment folle de rager pour rien, enfin voilà, il y a vingt ans un de mes oncles a rossé un homme, vous savez comme ça traîne en Russie et cette chose est envoyée à l'ambassade, et on croit Dieu sait quoi...
Et là-dessus de grosses larmes; [Mots noircis: illisible] — "Mais est-ce possible que pour si peu votre tante et pourquoi ne veut-elle pas ? — Ah ! voilà justement, par égoïsme, par nonchalance, elle se dit que c'est une bagatelle, que ça ne fait rien; elle ne veut pas faire ce voyage et subir un petit ennui et moi, moi...
C'était inutile à raconter mais pourtant il vaut mieux dire la vérité... Mais on ne croira pas.
Qui croire, jamais qu'on torture un être adoré comme moi pour une telle misère et on pensera que ma tante va affronter le bagne.
Je ne peux plus penser à ce sujet sans que les larmes ne me sortent de tous les yeux comme un torrent.
[Dans la marge: ma chère adorée enfant, tout ça parce que tu es malade et ques les nerfs sont à bout de force.] (écriture de Mme Bashkirtseff [Deux pages arrachées]
Départ de ma tante et je raconte les choses.. Elle me donne raison mais ne comprend pas comment ça pouvait être quoiqu'on m'aime tant. Enfin...
Rodolphe Julian dîne avec nous, nous ne sommes que trois, maman gardant le lit. Je recommence l'histoire racontée à Villevieille puis on revient à Bastien, je veux que ce soit plus gai.
Ce Julian prend un plaisir extrême à me dire des choses affreuses sur moi.
Enfin il n'y a dans moi qu'un côté intéressant, c'est le travail. Pour le reste ! Je suis mauvaise, je suis sans cœur. Rien de la femme, rien de tendre, rien d'aimant. Perfidies, perversités, un cerveau fantastique mais rien que du cerveau, pas de cœur, la tête seule. Une tête de démoniaque et voilà pourquoi l'homme rêvé, celui dont je voudrai entièrement, ne m'aimera pas. Il sera attiré mais jamais à fond.
Oui, il portera le fond à sa cuisinière.
C'est possible mais enfin, il vous manque ce côté féminin, simple, attirant, tranquille et vous serez toujours seule sur votre hauteur, car je ne la conteste pas la hauteur...
— Merci, mais ce discours a déjà été tenu par Claude Vignon à Mlle des Touches et il n'y a là rien qui m'humilie.
— D'accord, seulement le grand homme lui, celui que vous remarquerez, car celui-là sera grand...
— En connaissez-vous ? Je vous parle d'un Gambetta jeune...
— Il est mort.
— Ou de Bismarck.
— Il a soixante dix ans.
— C'est justement à quoi je pense, car à part ça qui ? Pour vous empoigner tout à fait ? Je n'en vois guère.
— C'est vrai.
— Dans... Claude et Mlle des Touches, mais Mlle des Touches ressemblait à un homme, mais vous ne ressemblez même pas à un homme, vous êtes femme et pourtant il n'y a rien.
— Alors II ne m'aimera pas ? — Non. Car pour un homme pareil il faudrait ou une beauté... une de ces beautés qui font pâlir les étoiles et qui en prenant le bras d'un homme lui fasse un million de jaloux. Ou des millions comme Mme Mackay, soixante millions de rente, une fortune à laquelle rien ne résiste... Ou bien encore un talent mais le talent à un point tellement incontestable, à une telle hauteur que vraiment il est difficile d'y atteindre...
— Mais ce dernier point n'est pas désespéré... Du reste vous me citez là trois moyens infaillibles de faire cet homme, pourquoi ne rien laisser au hasard du cœur ?
— Le cœur ? Le vôtre ? — Le sien.
— Mais je ne vois pas l'homme.
— C'est vrai.
— Bastien n'est qu'une admiration limitée, y avez-vous jamais pensé comme à un homme ? — Ma foi non, jamais. — Et la dame, vous êtes-vous jamais figuré Bastien à ses pieds ? — Oh ! quand à ça je vous assure que ça m'est égal. C'est vrai ça.
Je ne me souviens plus de ce qu'il a déversé d'horreurs flatteuses en somme, il s'en donne à cœur joie, il détaille toutes sortes de considération sur ma nature, avec bonheur, avec volupté.
— Eh bien M. Julian si Lui me préférera une dinde ou celle qui est chargée de la rôtir je me consolerai en inspirant des sentiments aux inférieurs.
— Vous n'en voudrez pas ! — C'est une autre question mais enfin je me marierai avec un mannequin et...
— Non, vous serez vertueuse.
— Pas même ça ? — Rien, la tête seule et le travail.
Et puis nous causons de Bastien, il dit qu'on ne peut pas même en pensée le dépasser, voir au delà de ce qu'il fait. C'est bien vrai ça. A chaque chose qu'on voit on peut penser: je voudrais aller plus loin, enfin entrevoir la possibilité d'aller plus loin, mais à un Bastien non. On peut composer autrement, on peut voir d'autres sujets, chacun selon sa nature, mais dépasser son faire même en rêve, non on ne peut pas rêver plus loin. C'est la nature. Et c'est un Dieu.
Mardi 8 avril 1 884 Le temps est orageux et j'esquisse une Andromède II!