Depuis trois jours je ne descends pas et ne vois pas ma famille. Je lis et suis abrutie. Je fais dire par Rosalie que je ne mange pas et que je crache du sang. Si ce n'est pas vrai à la lettre, c'est presque vrai.
Ma tante dit qu'elle est sur le point de partir, nous verrons.
Son exposition est brillante sans doute mais ce sont presque tout des choses anciennes; il y a 1. le portrait de Mme Drouet de l'année dernière, 2. Un autre portrait de 1882. 3. Un paysage avec deux blanchisseuses et un pommier en fleurs de 1882 aussi, 4. son concours de Prix de Rome (il n'a eu que le second prix) de 1875. (Les rois mages et l'ange). Et alors de l'été dernier il y a une esquisse faite à Concarneau, ça fait cinq. La mare de Damvillers 6. Les blés ou le Faucheur, on ne voit qu'un petit Faucheur de dos. Un vieux gueux portant du bois dans une forêt. Ça fait 8. La mare de Damvillers, le Faucheur et le gueux sont en plein soleil et lorsqu'on m'aura montré beaucoup de paysagistes de cette valeur, je serai bien étonnée. C'est qu'un grand artiste ne peut pas avoir de spécialité.
Lorsque Bastien-Lepage voudra faire une chapelle Sixtine il la fera, tandis que les académiciens, les décorateurs, les portraitistes les plus célèbres ne la feront pas. Boulanger, Baudry, Bouguereau, Carolus, Cabanel, chacun de ces messieurs a un genre.
Mais Michel-Ange aussi avait un genre ? Michel-Ange était sculpteur et n'a fait de peinture que par ordre et étant déjà âgé. Mais II y a certains petits dessins de Michel-Ange qui prouvent que s'il avait voulu faire un portrait très serré, il l'aurait fait. Michel-Ange...
Alors sérieusement je crois que Bastien-Lepage... Mais je sais que j'ai vu chez lui une Andromède qui est quoique petite une étude de nu comme personne ne peut en faire: précision, caractère, ressemblance, noblesse de forme, élégance du mouvement, finesse de ton, tout y était. Et d'une exécution précieuse et large en même temps enfin... comme la nature enfin de la chair et de la peau. Lorsqu'il a voulu faire un effet de crépuscule il a fait Le soir au village qui est un chef d'œuvre pur. Cette note poétique à la Millet était dépassée peut-être... Je dis à la Millet pour faire comprendre; car Bastien est lui-même et si Millet a peint des soirs et des lunes il en reste encore pour d'autres Dieu merci. Le soir au village est d'un effet magique.
Comment ne l'ai-je pas acheté I! Il a donné aussi des vues de Londres, avec la Tamise où l'on voit positivement couler l'eau, cette eau lourde, épaisse qui coule en tournant pour ainsi dire. Enfin ses petits portraits sont plus beaux ou aussi beaux que tous les petits portraits des maîtres anciens.
Les modernes à côté de lui sont des cuisiniers. Et le portrait grandeur nature de sa mère est d'une exécution qui n'en est pas car c'est la nature même de loin comme de près. Enfin Jeanne d'Arc est une inspiration de génie. Il a trente-cinq ans. Raphaël est mort à trente-sept ayant fait d'avantage. Mais Raphaël a été dès l'âge de douze ans bercé sur les genoux des duchesses et des cardinaux qui l'ont fait travailler chez le grand (alors) Pérugin et Raphaël âgé de quinze faisait des copies de son maître à s'y tromper et des quinze ans était sacré grand artiste.
Ensuite ses grandes toiles [Mots noircis: qui nous] étonnent par le temps qu'elles représentent aussi bien que par leurs qualités, dans ces toiles le gros ouvrage était fait par des élèves, et dans plusieurs de ses tableaux il n'y a de Raphaël que les cartons dans ces premiers temps.
Et Bastien pour subsister à Paris faisait le triage des lettres à la poste de trois à sept heures du matin.
Il a exposé en 1869 pour la première fois je crois. Enfin il n'a eu ni duchesse, ni cardinaux, ni Pérugin mais déjà au village il avait tous les prix pour le dessin.
Je crois c'est à quinze ou seize ans seulement qu'il vint à Paris.
C'est encore mieux que moi, moi vivant toujours dans un milieu [Mot noirci: en] prenant qelques leçons dans mon enfance comme tous les enfants puis une quinzaine de leçons de une heure chacune dans l'espace de trois ou quatre ans. Puis enfin toujours ce milieu idiot je commence en novembre 1877. Ça me fait six ans et quelques mois mais il y a des voyages et une grave maladie. Enfin... et où en suis-je. En suis-je au 1874 de Bastien ?
Cette question est une insanité.
Voici un mot de Julian qui me ravit. Si je disais devant du monde et même devant des artistes ce que j'écris de Bastien on dirait que je suis tout à fait folle.
Les uns avec conviction, les autres par principe et pour ne pas admettre... la supériorité d'un jeune.