Journal de Marie Bashkirtseff

Jacques pose et je n'en sors pas, il ne pose pas. Ah ! misère.
Carolus-Duran a exposé un portrait de sa mère il y a quatre ans; la tête seule. Une vieille en bonnet de calicot blanc, brides nouées sous le menton. Air d'une concierge de maison peu chic. Bastien aurait dû lui mettre un bonnet.
Enfin, suis-je ou non de sa force d'il y a dix ans ? Cette question ne vaut rien. Je suis peut-être de sa force mais il possède et possédait des qualités qui me manquent. Et puis, depuis que je sais quelque chose je ne peins que des enfants, qui ne posent pas, et je ne sais pas moi-même ce que je pourrais faire avec un bon modèle tranquille.
Le portrait de Mme Drouet m'a paru bien mince et cartonneux. Ah ! non ! je suis folle, c'est superbe et je ne lui arrive pas à la cheville. C'est même un signe de démence que d'oser se comparer... Quand même ce serait pour trouver qu'on ne peut s'y comparer...
Il est mauvais ce portrait de Jacques... Je fais trop de fonds dessus, voilà pourquoi.
Ah ! Lundi 28 janvier 1 884 Je recommence le portrait de Dina mais c'est encore des peines inouïes, elle ne donne pas ce que je veux, enfin vers cinq heures j'arrive à l'esquisser au fusain. Quant à Claire elle ne fait rien et s'amuse beaucoup à me voir me tracasser et m'entendre faire des réflexions, des digressions etc. etc.
A cinq heures j'essaye d'un nouveau modèle pour Nausicaa. Irma a vingt-trois et quoique très belle vingt-trois ans ne sont pas quinze.
Il vaut mieux des formes plus... simples mais de la jeunesse et de la naïveté. La petite a seize ans mais... enfin nous verrons.
Et le soir j'écris quoi ? Mais je ne sais pas, je n'ai pas encore trouvé le moule...
Seulement ce qui est incontestable c'est qu'il m'est plus naturel d'écrire que... de peindre. Voyez les vrais peintres dessinent, croquent, composent, sans rien savoir, enfants tous seuls... Moi je dessinais aussi mais pas trop, ça a toujours été plutôt cette idée: "je suis douée pour la peinture et un beau jour j'en ferai." Tandis qu'écrire, j'ai des masses de croquis littéraires et depuis l'âge de dix ans et maintenant et toujours... Des ébauches d'impressionniste, d'ignorante, de pauvre étrangère qui ne sait même pas bien s'expliquer (ô modestie, vite détrompez-moi) enfin comme le carton d'un peintre qui ne sait rien mais qui a la vocation.
On ne peut pas faire tant de choses... Mais si...
Peindre tant qu'il fait jour, modeler jusqu'à dîner et écrire quand ça vient ou avant de dormir.
Et vivre ? Vivre ? Quand j'aurai du talent et quand Bastien-Lepage sera amoureux de moi.
Ah ! ha ? Et si je meurs avant ? Je ne regretterai rien. Cher ange je suis admirable et je m'adore.
C'est parce que j'ai bien travaillé aujourd'hui.
J'ai aussi essayé des robes. Sublime, sublime...
Car enfin... que faut-il ? A défaut d'avoir tout vécu... Mais qui a tout vécu ? Donc à défaut d'avoir tout vécu il faut sentir très vivement et vivre tout en imagination...
Ça... et d'autant plus que j'ai seize et neuf ans (additionnez) à cet âge on est paraît-il... On peut même avoir des visions... Mais je n'ai pas le temps et puis après être restée plusieurs heures debout et les bras en l'air à manier de la terre on n'a qu'une aspiration, dormir et recommencer le lendemain.
je suis très heureuse.