Nous revenons de chez l'atelier Bastien voir trois toiles de l'architecte, pas fameuses, et je crains n'avoir pas dissimulé mes sentiments. Et des toiles du vrai, des neuves et d'anciennes...
Ce matin je vois ça d'un œil... froid.
Le fond des choses...
Qu'est-ce que j'entends par fond des choses ou des gens ?? Mais ce que c'est, tout simplement et puis je ne sais pas m'expliquer, c'est enfin... Voir des contresens, des esquisses, des tâtonnements d'un artiste comme Bastien; le côté humain, faible, vulnérable, se figurer. On ne sait pourquoi et à quel propos. Que même la Makay le... lâche, ça me met dans des gaietés douces et puis fouiller dans les coins de son atelier et voir des peintures faibles ! Oh ! ça c'est du délire !
Ne plus le respecter complètement. Et son frère dit qu'il ne fait rien, qu'il est malade, et voilà que tout à fait gentiment il veut nous lire sa lettre: "Mon cher gros, me voilà repincé, avec une indigestion..." Ici mes rires et mes sarcasmes interrompent et offensent le digne architecte... Mais aussi Indigestion ! Même à un frère ! C'est des choses qu'on ne dit pas...
De sorte qu'il ne veut plus nous lire la lettre parce que je prends ça mal et que comme il écrit qu'il s'ennuie, qu'il est triste ou je ne sais quoi. Il paraît qu'il n'y a rien d'extraordinaire à parler d'indigestion...
Moi je trouve ça dégoûtant et inutile, on peut dire qu'on est souffrant ça suffit...
Les maladies avouables sont un rhume, une migraine, une entorse, des rhumatismes... même la fièvre, mais les indigestions, les maux de dent, les... la... le... Fi.
J'ai donc vu le portrait du grand-père (1874) et les portraits de maman et de papa. Ils ont des têtes affreuses... La mère est blondasse, le nez retroussé, maigre, les yeux dépareillés, la bouche de travers...
J'aurais mieux aimé une bonne vieille paysanne... mais ça... ce n'est pas joli...
Vous croyez peut-être que ces parents ordinaires et vulgaires et laids m'impresionnent désagréablement... Du tout, je m'en moque. Mais je ne sais pas ! Et puis en somme... Du reste...
Il me semble que ce pauvre petit est dans le marasme... Il l'est, le frère le dit. Et alors on se figure qu'on n'a qu'à étendre la main pour s'en emparer et alors on n'en a presque plus envie. C'est-à-dire... Non la vérité c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je note des faits réels et imaginaires.
Dumas dit que la qualité maîtresse de la femme c'est l'intuition... Eh bien par intuition je comprends, je vois, je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me retrouver au milieu de mon dossier... Car il y a un gros cahier plein de notes...
Une impression désagréable... Presque toutes ses toiles sont là, il ne vend pas beaucoup, et si j'allais m'imaginer qu'il croit peut-être nous vendre quelque chose... Je fais toujours des suppositions ignobles... C'est vraiment ignoble et dégoûtant...
Et pourtant ce serait naturel. Ah ! quelle horreur.
Le fond des choses... Oui, le fond des choses... est amer.
Ces braves gens si laids... le grand-père et le père sont morts, la mère reste et c'est la plus laide mais elle a soixante ans... c'est trop jeune pour mourir.
Elle n'a pas besoin de mourir la pauvre femme mais quelle vilaine figure méchante... et de travers... Elle ressemble ou plutôt Jules lui ressembe, tout en ayant une charmante et très bonne figure.
Et maman, et Dina et ma tante... Ces dames pensent que me voilà guérie en admettant que j'ai été un peu malade de sympathie pour Jules, pauvre petit. Enfin, pis que de simples paysans... Je le savais, mais je ne les avais pas vus.
Et ça vous fait quelque chose jeune fille ? Mais ni oui, ni non, pourtant à cause des autres, ça ne me ferait rien s'il était passé grand homme, un Gambetta ! On ferait la cuisine avec sa mère, mais un simple homme de grand talent... "Une certaine borne franchie, il n'est plus de limites."
C'est idiot mais c'est vrai, la borne n'est pas franchie... Enfin tout ça dans mon monde spéculatif, dans mon imagination bien entendu... Enfin en politique on est un dompteur de peuples, mais un artiste de génie ne s'impose pas assez, pas assez pour... Enfin on peut l'adorer mais on ne peut pas le dire.
Je suis bien plate... mais je juge au point de vue des autres...
Parbleu si nous étions dans un désert... Mais.
Ah ! je suis bien bonne, il se moque pas mal de ce que j'en pense.