Journal de Marie Bashkirtseff

Hier la maréchale est venue m'empêcher de donner les dernières touches au profil de Charles, on s'imagine toujours que c'est au dernier moment qu'on va tout rattraper.
En un mot je suis aujourd'hui d'une humeur à pleurer, à la pensée de revoir ma peinture d'hier se joint la terreur de la trouver mauvaise et je pleure... de vraies larmes. Que voulez-vous, je suis une enthousiaste, comme les étudiants de dix-neuf ans en Allemagne. Ainsi ce n'est pas Viilevieille et ce n'est même pas Claire qui me comprennent. Elles me traitent de toquée.
Et ma sainte et profonde indignation en constatant un vol audacieux fait par Bouguereau, au préjudice de Raphaël, fait rire.
Ces choses-là ne touchent pas ces dames. Non, c'est inimaginable... ce qu'on retrouve d'emprunts, de vols infâmes dans tous nos peintres académiques.
Ces ignobles filous viennent au monde avec le dessein de "suivre les traditions des maîtres" et passent leur vie à transposer les compositions des maîtres. A celui-là un personnage, à tel autre un groupe entier, le tout tourné à droite au lieu d'à gauche et de baptiser et le tour est joué. Ceux qui ne seront pas indignés comme moi trouveront cela très bien. On peut à la rigueur excuser le procédé en disant que ces tricheurs méprisables s'inspirent des dieux de l'art. Quel vile canaillerie et que cela est honteux... Dans le monde abstrait [Mots noircis: pour ainsi dire], dans le domaine de l'art, de la pensée, de l'idée... Eh bien de ceux qui s'occupent de ces domaines fantastiques, je n'ai pas le bonheur d'en connaître.
Je connais des gens du monde et trois artistes en tout... Des gens comme Mme et Mlle Bogdanoff qui ont dîné hier ici.
J'ai refait une esquisse des femmes. Le tout est dans le charme que je saurai (?) donner à l'atmosphère. Oui, il faut que ce soit bien le soir, bien l'air, bien cette heure fugitive où le croissant apparaît encore très pâle... Et ça en grand ?! Je ne saurai jamais !!
Bastien a dû faire cinquante études pour saisir cet effet... Eh bien moi j'en ferai cinquante-cinq ! Après le 15 mars. Et il faudra bien...
Ce n'est pas une vie cela.
Samedi 1 9 janvier 1884 Villevieille et Claire sont là tous les jours, et ça commence à m'agacer de voir mes brosses employées, mes tubes de couleurs pressés de travers, mes habitudes contrariées... Enfin... Et d'autant plus que le temps est mauvais, que je suis mécontente de mon travail [Mots noircis: illisibles] de mauvaise humeur, dans un énervement poussé à l'extrême... Ces dames m'agacent, leur gaieté toute naturelle pourtant me crispe; elles plaisantent ma mauvaise humeur de bonne amitié et moi je voudrais les jeter par la fenêtre furieuse contre ces étrangères, non pas étrangères de race, mais étrangères d'idées, d'esprit, de sentiment.
Villevieille est assez ignorante comme la plupart des femmes du monde du reste., et pleine d'idées absurdes... Et moi ! moi pleine d'idées à la Victor Hugo... Bonheur universel, philosophie, liberté, arts, instruction moralisatrice... Enfin c'est trop long à dire et je ne leur en dis rien... Ici non plus, à quoi bon, je suis découragée.
Claire a des manières de garçon maintenant que nous sommes très intimes, elle vous fait des farces de collège, tantôt c'est une brosse qu'elle lance sur les doigts à faire mal et cet après-midi elle m'a donné un coup sur l'épaule avec un livre. Et puis en se cachant la tête: "rendez-le moi".
Cela dégénérerait en pugilat, alors.
Et de fait ça me met en colère, d'une colère bête, comme est bête la plaisanterie. C'est drôle comme tous les jours et chez presque tout le monde on rencontre des choses sottes, choquantes, et que je n'aurais jamais idée de faire moi.
Je ne peux pas vous dire combien cette petite m'a mise en colère et je ne sais comment l'arrêter, car se fâcher sérieusement serait ridicule et humiliant... Ce soir aux Italiens, je suis assez jolie... Il y avait Bojidar et M. de Rochefort (pas Henri) qu'on vient de nommer secrétaire d'ambassade à Rio de Janeiro. Ce sensible diplomate me rappelle le sensible et parfait Gabriel Géry.
Dimanche 20 janvier 1 884 Je travaille au tableau de Claire et j'espère le finir en deux ou trois jours.
La bonne femme est déjà peinte. Ce n'est pas honnête ce que je fais-là et j'en éprouve même un certain dégoût en même temps que la satisfaction de pouvoir si facilement faire ce que ces dames ne feront jamais.
La petite a peint quelques paquets de fleurs mais j'en rajouterai et repeindrai de sorte que... Le tableau représente une marchande avec sa brouette pleine de fleurs, grandeur nature S.V.P. C'est du faux naturalisme., mais qu'importe.
Le père Boulanger a indiqué la pose de la marchande et j'ai exécuté précieusement ce qu'il a dit pour n'avoir pas de responsabilité, bien que je trouve la pose idiote et ordinaire... C'est une marchande posée selon les règles de la composition... Pouah !
Parlons d'autre chose.
Je n'ai pas d'amis, je n'aime personne et personne ne m'aime.
Si je n'ai pas d'amis c'est que (je le sens bien) malgré moi je laisse par trop voir de quelle hauteur "je contemple la foule". Personne n'aime être humiliée.
Je pourrais me consoler en pensant que les natures vraiment supérieures n'ont jamais été aimées. On les entoure, on se chauffe à leurs rayons, et au fond on les exècre et sitôt qu'on peut on les diffame. A l'heure qu'il est, il est question d'une statue à Balzac et les journaux publient des souvenirs et des renseignements recueillis chez les amis du grand homme. C'est à vomir de dégoût, des amis pareils, c'est à qui divulguera un vilain trait, un ridicule, une bassesse. J'aime mieux les ennemis, on les croit moins.
Lundi 21 janvier 1 884 Mme Sapogenikoff repasse par Paris retour de Nice, et je retrouve la bonne Nina de Nice quand je lui fais dire à l'architecte: "Bien des choses à M. Jules." Ce brave frère est venu ce soir parce que je lui avais envoyé une petite serviette russe avec la tête de Jules brodée au milieu en coton rouge avec ces mots en coton bleu dessus SA TETE. Je sais cette tête par cœur, je l'ai piquée une fois à la machine, et cette fois brodée au canevas. Nina et le pope partis je le réassomme avec des: non, mais avouez qu'il a une sale nature - et laid avec ça ! - "Un ignoble caractère " - "Un crétin, car il ne m'apprécie pas !
Comprenez-vous c'est au point de vue auvergnat que je parle d'apprécier, eh bien ceux qui ne m'apprécient pas je les méprise, car ils sont idiots."
— S'il ne vous apprécie pas assez, c'est que vous n'êtes pas naturelle quand on ne vous connaît pas !
— Pourqoi ne me connaît-il pas ? C'est un être endormi et pleurard ! — Vous l'avez vu malade.
— Ça ne fait rien.
Mais moi je vous raconte ces joutes oratoires comme si le vrai Jules devait en prendre connaissance tandis que son architecte de frère ne lui dit rien, oh ! mais il dira...
— Enfin voyons, voilà Madame (Nina) qui est une femme intelligente et elle m'apprécie, voilà Monsieur (le pope) qui est également intelligent, il m'apprécie; vous enfin que vous soyez ou non, intelligent vous m'avez appréciée tout de suite que j'aie été naturelle ou non. C'est donc qu'il est pire qu'un vieux tube de couleur vide.
— Mais moi j'ai été éblouie tout de suite...
— Oui, tournez-le en plaisanterie, je vous le conseille, ça n'en est pas moins horrible.
Quelle salle nature.