Lundi 26 novembre 1883 Irma pose et je suis moins contente, elle est trop femme; il faudrait quinze ans et elle en a vingt-trois. Maman est allée ce matin à l'hôtel du Louvre voir une dame qui arrive de Pétersbourg avec une lettre de Mme Staritsky. M. Staritsky a jadis demandé maman en mariage, il est maintenant très haut placé. Mme Zarondny qui est la belle-sœur de Mme Staritsky, a une fille qui veut faire de la peinture et qui travaille à l'Académie de Pétersbourg, elle est ici et ces dames ont beaucoup entendu parler de moi... par les journaux russes et autrement. Elles ont demandé à maman si je suis bien belle (on le leur a dit !!) et si j'ai des grands yeux noirs ! Quand elles me verront adieu tout prestige. Lorsque Sarah Bernhardt est arrivée à Pétersbourg le reporter qui a assisté à son entrée en gare a raconté que le public a été fort désappointé en voyant une petite femme blonde aux yeux gris... quelques sifflets sont partis de la foule, on s'attendait, dit le journal, à voir de grands yeux noirs ! et hardis et des cheveux noirs et frisés très ébouriffés (textuel). D'après les idées reçues, je ne suis pas jolie, ni artiste. Si je n'étais modeste je dirais que pour m'admirer il faut un goût très fin... Mais vous ne savez pas une chose ! Insensiblement, je commence à me prendre au sérieux, et ma conduite ressemble à celle de quelqu'un qui aurait du génie. Je suis naïvement [Mot noirci: orgueilleuse] et calme comme la force, et indifférente comme un esprit supérieur... je me semble entrer dans la peau de Bastien-Lepage, je parle aux gens d'un air tranquille et semble dire: [Mots noircis: et quand vous ?] voulez me voir venez... pas trop, quant à moi les préoccupations qui me retiennent sur les hauteurs... Je me moque de moi au fond vous savez, seulement je fais semblant de croire que c'est arrivé pour les autres. Et quelquefois, car il faut tout dire, quelquefois je me sens vivre comme je me figure, que vivent les hommes de génie... la question est de savoir si c'est à tort. Si je vivais avec des personnes raisonnables, je ne m'estimerais peut-être pas du tout, mais les crétins qui m'environnent me font gonfler de vanité tout en m'abrutissant.