Gavini m'ayant dit hier que l'on commençait à voir quelques personnes au Salon, nous y allons, maman, Adeline, Gavini et moi. Il n'y a personne.
Je me dispute toujours à mort avec Gavini qui se croit connaisseur, qui tranche mais qui petit à petit adopte mes appréciations sans avoir l'air, comme si ça lui venait tout seul.
Ma chère petite je ne vous laisserai jamais dire des choses excentriques sur la peinture, vous pourriez le répéter devant d'autres et ça ne serait pas bien."
Ma seule excentricité en peinture du reste, c'est ma profonde admiration pour Bastien-Lepage, et je ne la dis jamais entièrement devant du monde. A cette occasion j'ai octroyé au père Gavini une petite leçon indirecte mais très nette pour le mot excentrique.
Parce que je trouve Cabanel insipide ! Peut-on être plus éclectique, j'admets Bouguereau pour quelques panneaux décoratifs dans des salons très clairs. Enfin, je ne le convaincrai jamais ouvertement, aussi je dis maintenant :
-"M. Gavini venez donc voir ça, je suis sûre d'avance qu'avec votre goût si délicat vous le trouverez exquis."
Ça prend toujours, sauf les cas où il s'est exprimé d'avance.
Enfin aujourd'hui, il a convenu avec moi que les portraits de Bastien-Lepage sont infiniment supérieurs à ceux de Meissonnier. Ça m'a coûté six mois de discussion mais je suis très contente. Il ira le dire à tous les hommes et femmes du monde qui le prennent pour un grand critique, comme s'il l'avait découvert tout seul.
Qu'est-ce que ça peut bien me faire l'opinion de Gavini ?
C'est un petit triomphe intime, on aime à faire prévaloir ses idées. Chez les apôtres ça tournait en passion et il y a encore maintenant...
Et quand on est jeune on est plein de feu, on veut faire partager ses enthousiasmes, un jour je m'en ficherai, je me fiche déjà de certaines choses. Et Bastien-Lepage y gagnera des gens du monde qui le méprisent passablement à l'heure qu'il est. Moi... je voudrais être utile et agréable à tout le monde, jouer le rôle de providence; sauver, improviser des bonheurs et même ô étonnement ! sans désirer par trop qu'on sache que c'est moi. Mais je suis un ange !
La lettre de faire-part de Bastien vient d'arriver. Et comme l'architecte m'avait écrit une lettre à l'occasion de mon deuil je pense que je dois lui rendre la pareille. Et je viens de gâcher une dizaine de feuilles.
Je voudrais beaucoup ne pas employer les mots: part très vive, malheur qui vous frappe qui se trouvent dans toutes ces machines et j'en arrive tout de même à ceci: "Je viens vous dire la part très vive que nous prenons au malheur qui frappe votre famille et vous prier ainsi que votre frère de croire à ma grande et sincère amitié."
Comment faire ? Le veinard qui me lira trouvera des formules très neuves mais ça ne me sert de rien. Pourquoi grande et sincère amitié à Jules ? Je ne le connais que peu, je l'admire mais grande et sincère amitié, ça paraît immense. Il faudrait plutôt dire que je sympathise avec ce qui... Amitié à Jules ? Non.
Ça n'a ni rime ni raison.
n° 2 "Je viens cher Monsieur vous dire la part vraiment sincère que moi et les miens prenons au malheur qui vient de vous frapper. Veuillez je vous prie transmettre nos sympathies très vives à votre frère et croire à mon amitié."
Hein ? Laquelle ? La première est mieux si... Mais ... Je lui aurais écrit à lui-même. Et puisque nous n'en sommes pas là.
C'est le n° 2 que je choisis.