Journal de Marie Bashkirtseff

Une rage folle ce matin, vous savez que toutes les affaires en Russie sont terminées, sauf une, qui consiste en ceci: Georges, Alexandre et encore un, ont battu un homme de police ou quelque chose dans ce genre, maman et ma tante ont vu cela de leurs fenêtres et ont été mêlées à l'affaire et appelées, avec la vieille procédure russe. Maman en a été débarrassée grâce à mon père, mais ma tante trouve que cela ne vaut pas un voyage en Russie et tous les six mois il arrive ces vilains papiers à l'ambassade.
Dernièrement elle et maman m'ont juré que tout était fini, grâce à ce je ne sais quelle combinaison et à l'occasion du couronnement. Ça aurait dû me paraître étrange qu'à l'occasion du couronnement on amnistie des témoins, mais j'ai cru presque et j'ai écrit en Russie. Naturellement c'était un mensonge, ma tante a été appelée de nouveau en septembre, et grâce à un certificat de médecin c'est remis au mois de mai.
Ainsi ces gens sont vraiment fous. Pourvu que moi, je ne le sache pas !
Voilà dix ans que je lutte, que je crie, que je pleure, que tous les jours je m'use à leur répéter II Non c'est fini, c'est à s'asseoir et à pleurer. Elles ne comprennent donc pas que c'est horrible !!
Mon Dieu, depuis quelque temps vous êtes bon pour moi, je me confie à Vous, car véritablement je suis seule au monde.
J'ai été chez Galzowsky, le plus grand des oculistes; Je n'ai rien à craindre pour mes yeux ! Ils ne sont pas de première qualité mais ils dureront autant que moi ! Il n'a prescrit que je ne sais quoi pour frotter au-dessus du sourcil droit. Enfin quel bonheur ! J'avais très peur en y allant.
C'est une grande, grande préoccupation en moins.
En somme de quoi ai-je à me plaindre ?
[Mot noirci: Sauf] la santé et la famille à part ? Mais de rien. Tout va et si je ne pensais pas à Bastien et même à... son cadet je ne serais pas triste. Si c'était l'année dernière l'ignoble architecte m'aurait déjà écrit. Et le vrai ? J'y ai renoncé, comme le renard aux raisins. Renoncé à quoi ? A Bastien. Qui me l'a offert ? Personne.
Comment ai-je donc pu y renoncer ? Je ne sais quoique ce en soit, cela me remplit de tristesse. Il paraît, Julian l'affirme que tous mes sentiments sont de tête. Quels qu'ils soient, je les éprouve et n'en ayant pas d'autres à mon service, ils me font encore pas mal d'effet.
Enfin qu'est-ce qui me ferait le plus de plaisir en ce moment ? Dans les choses possibles, naturellement ?
Ce serait l'amitié de Bastien. Un grand succès au Salon, oh! cela avant tout, mais dans la vie privée, Bastien... Je n'en parle plus jamais et j'y pense toujours, c'est-à-dire que je pense à l'amour et c'est lui que je vois dans mes rêves plutôt qu'un autre. Car je veux que vous connaissiez au juste mes sentiments, qu'ils soient, de tête ou du cœur.
Je n'en parle plus car j'en suis un peu... comment dire à force de vivre avec lui dans le domaine fantastique, j'en suis un peu lasse, oui, c'est cela. La satiété dans le rêve. Balzac dit que ça peut arriver et s'il ne l'avait pas dit, je le dirais tout de même.
Et dire que ce petit monsieur ne se doute pas... Il ne pense qu'à son art et je ferais bien de l'imiter.
Et quand je dis ce nom, je prononce un peu comme Etincelle et un peu comme les bébés de l'asile, c'est précieux et ça a l'hésitation enfantine, quelque chose comme: Basstien-Lepage.
Et ça m'amuse. Je suis bête.