Journal de Marie Bashkirtseff

Discussion ou plutôt conversation sur l'héritage, Paul a apporté les plans, les calculs etc. etc. Je ne suspecte pas un instant sa loyauté pourtant ils sont tellement menteurs la petite-Russie; et puis il y a moyen de dire toute la vérité et tous les chiffres et que ce soit quand même pas tout à fait ça. Ce qu'il me propose voici. Il me donne 10.000 roubles (dix mille roubles) pour mes droits. Car dit-il il faut vendre tout à l'instant, autrement tout est perdu ! Les gens qui veulent acheter n'achètent pas si je réserve mon morceau. Pourquoi ? Parce que Paul suppose que je prends le meilleur et que sans ce bon morceau on n'achètera pas le reste, tandis qu'au contraire ces gens achèteront aussi la mauvaise terre si on la leur impose avec la bonne, sine qua non. Oui, mais lui dis-je, si je prends pour ma part du bon et du mauvais la propriété ne change pas de nature, elle ne fait que diminuer.
C'est de là qu'il ne peut pas sortir. Et c'est ce que je m'obstine à me faire expliquer.
L'explication vraie et je crois celle-ci, il me donnera ses dix mille et ne vendra rien et la vieille Eristoff l'aidera à payer les intérêts des dettes qui s'élèvent à cent quarante mille roubles, c'est-à-dire cinq ou six cent mille francs. Et la propriété revient entière à Paul. C'est une supposition.
Il m'est bien désagréable de ne pas me payer le plaisir de dire: ne discutons pas, prends tout; mais si je le disais ce ne serait pas apprécié. On dirait: elle a si bien senti qu'elle devait le faire qu'elle y a été obligée, etc.
On regarde mon héritage comme une petite usurpation parce que ma tante me donnera sa fortune. Si Paul est sincère... tout à fait je suis prête à abandonner tout. Mais.
Et puis vraiment prendre ces dix mille roubles... quand je n'en ai pas besoin... car je n'en ai pas besoin. Et pourtant en recevant ma très petite part de l'héritage paternel, je ne suis pas seulement dans mon droit mais encore dans mon devoir, ma dignité. Nous n'étions pas bien ensemble, mais nous nous sommes embrassés en nous quittant.
Et puis quoi encore.
Il m'aimait même plus que Paul, car je flattais sa vanité, son sentiment suprême et je lui ressemblais.
Enfin quoi ?
Voilà tout. Mon tableau est arrêté, il reste si peu à faire, je suis tannée, sciée, bassinée, embêtée, etc. etc.
J'ai fait des réussites et elles disent que je mourrai dans l'année. Elles m'ont trompée si souvent, c'est égal j'ai le trac comme dit Rosalie Pitauchard. Alors je languirais encore un mois puis tout à coup fluxion de poitrine et vers le fin de décembre...
Ecrivons mon testament.
C'est fait.
A table, je fais pleurer maman en parlant de ma mort, en dépeignant avec éloquence comme elle et ma tante finiront leurs jours à Monaco en compagnie de la Daniloff, en conversation avec les croupiers et les joueurs.
C'est très cruel et cela me paraît très vrai.