Journal de Marie Bashkirtseff

Vernissage. Tout de suite en arrivant nous rencontrons Saint-Amand et quelques minutes après Emile promenant Mme Mackay. En l'absence de Jules cette respectable et vertueuse personne ne pouvait naturellement accepter que le bras de son frère. Elle finira par l'épouser. C'est assommant. Et voilà que Gavini vient me donner le bras ! Je n'ai pas regardé les Bastien car cet inepte bonapartiste m'aurait enragée par ses jugements idiots et son air supérieur. Quel âne.
Du moment que je n'ai pas vu les Bastien il m'est difficile de parler peinture.
Pour ce qui est de la sculpture j'ai vu Saint-Marceaux, l'Arlequin, le Génie et le portrait de M. Renan.
Mon opinion ne change pas, j'en écris trois pages à Bojidar en entremêlant de Bastien mais Bastien au deuxième plan. Cette lettre Bojidar en effacera la signature et l'enverra à Saint-Marceaux comme si c'était par l'effet d'une trahison.
Avoir prié Dieu m'a fait du bien, j'entends mieux. Mais revenons à l'Exposition. Saint-Amand m'a joué un tour qui m'a à moitié assommée, il connaît et lance une petite actrice nouvelle qui a été un instant à l'atelier et voilà qu'il me l'amène et que je suis obligée de lui parler. Je me suis sentie devenir toute blanche, ça m'a cassé les jambes, je n'avais pas besoin de ce coup, car je suis malade et c'est avec une fièvre très considérable que je me suis promenée toute l'après-midi.
Le soir Saint-Amand accourt et jure ses grands Dieux , donne sa parole d'honneur la plus sacrée qu'il ne l'a pas amenée, que c'est elle qui est venue, toute seule et qu'elle voulait me voir ayant été à l'atelier Julian etc. Il est fou cet homme et fou dangereux. Mais comme il nie et donne sa parole d'honneur, je pardonne ou plutôt je crois à sa parole. Il m'ennuie.
Pour ce qui est de l'architecte il est venu rester avec nous une fois sa belle-sœur partie. Il paraît que son frère trouve qu'on est dur pour lui en France et ira vivre en Amérique. C'est insensé.
C'est une journée fatigante. L'architecte se permet de se considérer comme un homme et fait quelques compliments depuis quelques temps déjà . Mais comment dire ? Il ne me fait pas la cour. Oh ! non, par exemple, mais il y a dans son air quelque chose, il me semble... Il est bien entendu que je n'ai l'air de rien et jamais je ne ferai voir que j'admets qu'il puisse m'admirer. [Mots II agace. Admire Jules.] Elle se fera épouser. C'est bête.
Je suis très malade et très triste.
Saint-Amand m'a demandé des notes sur le Salon pour le "Sport".
J'ai exalté Bastien et Saint-Marceaux.
L'architecte fait semblant de comprendre l'Arlequin comme moi.
Alors Jules Bastien-Lepage... finira mal... Comme Coco.
Allons ce ne sera pas encore lui. C'est décourageant. J'admire le talent, le génie de Saint-Marceaux mais j'en parle trop pour y penser. Et je cause avec l'architecte de préférence aux autres parce qu'il est le frère d'un être intéressant. C'est un reflet.
Et j'aime mieux ce reflet que les lampions des autres.
Enfin, je n'en suis pas amoureuse comme l'autre soir mais je me suis habituée à y penser. Ça a duré quelques heures.
Quand donc cela sera-t-il sérieux.