Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis très jolie ce soir. Et quand il y a qelqu'un à qui je veux plaire je suis laide.
La statue. Les gamins. Les Saintes femmes. Si j'ai ces trois choses au Salon je donnerai mille francs aux pauvres, incognito. Ou trois choses n'importe lesquelles, si je fais d'autres tableaux qui sont mieux.
Je tousse tout le temps malgré la chaleur et cet après-midi pendant le repos du modèle m'étant à moitié endormie sur le divan je me suis vue couchée et un grand cierge allumé à côté de moi.
Ça serait le dénouement de toutes ces misères ?...
Je n'en vois pas d'autre à moins que ce soit des... temps plus heureux.
Mourir ? J'en ai très peur. Et je ne veux pas. Ce serait affreux. Je ne sais comment font les heureux mais moi je suis bien à plaindre depuis que je n'attends plus rien de Dieu. Quand ce suprême refuge manque on n'a plus qu'à mourir, sans Dieu... Il ne peut y avoir ni poésie, ni tendresse, ni génie, ni amour, ni ambition. Les passions nous jettent dans des incertitudes, des aspirations, des désirs, des violences de [Rayé: sentiments] pensée; [Mots noircis: quand on attend] on a besoin d'un au-delà, d'un Dieu à qui reporter ses enthousiasmes et ses prières, un Dieu à qui on a demandé et qui peut tout. A qui on peut tout dire; je voudrais bien que tous les hommes remarquables se confessent et disent si quand ils ont été bien amoureux, bien ambitieux ou bien malheureux, ils n'ont pas eu recours à Dieu.
Les natures vulgaires même très intelligentes et très savantes peuvent s'en passer. Mais ceux qui ont l'étincelle même s'ils sont aussi savants que toute la science et même s'ils doutent par raison, ceux-là croient par passion au moins par moments !
Je ne suis pas bien savante mais toutes mes réflexions tendent à croire le Dieu qu'on nous enseigne est une invention.
Le Dieu de la religion ou des religions, celui-là, n'en parlons pas. Mais le Dieu des hommes de génie, le Dieu des philosophes, le Dieu des gens simplement intelligents comme nous, ce Dieu là ? D'abord s'il est injuste, s'il ne nous entend pas, s'il est méchant je ne vois pas ce qu'il a à faire. L'est-il ? Juste ou injuste le puis-je juger ?
Mais s'il n'existait pas pourquoi ce besoin de l'adorer partout, chez tous les peuples et dans tous les temps ? Est-il possible que Rien ne réponde à ces aspirations, qui sont innées chez tous les hommes, à cet instinct qui nous porte à chercher l'Etre suprême, le grand maître, Dieu ?
Tous nos instincts même les plus abstraits correspondent à quelque chose, sont causés par... et nous portent vers... Il n'y aurait que celui-là d'inexplicable et d'inutile ??? Il existe donc ?!!! Et comment ? S'il est tel que nous ne puissions le concevoir c'est comme s'il n'existait pas. Et s'il ne s'occupe pas de nos misères, que fait-ll ?
Je voudrais savoir qu'il nous entend. Je prierais. Qu'il m'accorde rien mais que j'aie cette suprême consolation; demander c'est presque espérer.