Journal de Marie Bashkirtseff

Grand malheur serait peut-être exagéré mais ce qui arrive peut être à juste titre considéré même par les gens raisonnables comme un coup de massue bien appliqué...
Et bête comme tous mes malheurs. J'allais envoyer mon tableau à la Triennale le 20 août, dernier délai, et ce n'est pas le 20, c'est le 16 aujourd'hui qu'expire le délai.
Comme vous voyez...
J'en ai des picotements dans le nez, mal au dos et les mains désobéissantes... On doit être ainsi après avoir été battu. C'est que...
Quand donc prendrai-je la résolution que tout me conseille, de sauter du haut de l'Arc de Triomphe ?
Après quoi je vais me cacher au cabinet pour pleurer toute ma misère. Le seul et peu héroïque endroit où je ne serai pas soupçonnée...
Si je m'enfermais dans ma chambe on devinerait pourquoi après un coup pareil. C'est je crois la première fois que je me cache pour pleurer à fond, les yeux fermés, la bouche en grimace comme un enfant ou un sauvage.
Et puis après ? Après je vais rester à l'atelier jusqu'à ce que les yeux deviennent ordinaires.
Car tout ça s'écrit à fur et à mesure. J'ai pleuré pour Larderei dans les bras de maman et cette confidence et cette douleur partagées a été une si cruelle humiliation pendant des mois que je ne pleurerai plus de chagrin devant personne. On peut pleurer devant n'importe qui de colère ou pour la mort de Gambetta mais étaler sa faiblesse, sa pauvreté, sa misère, son humiliation... Jamais.
Si ça soulage dans le moment on s'en repent toujours comme d'une confidence.
Enfin ça passera, oui au mois de mai prochain et encore !... L'exposition durera deux mois et pendant deux mois l'abominable vexation sera renouvelée tous les jours. Ce matin je me suis décidée à écrire à la Cartwright une lettre très affectueuse (avec l'espoir qu'elle me sera utile pour être bien placée). Attrape ma bonne amie.
Tout en pleurant où vous savez j'ai trouvé le regard de ma Madeleine [Mots noircis: qui heureuse] qui ne regardera pas le sépulcre mais ne regardera rien comme moi tout à l'heure, les yeux bien ouverts quand on vient de pleurer.
Enfin, enfin, enfin...
Dieu est injuste. Et s'il n'existe pas, à qui m'en prendre !
Il me punit d'avoir douté.
Il fait tout pour me faire douter et quand je doute il me tape dessus, et quand je persiste à croire et à prier il me frappe encore plus fort pour m'apprendre la patience.
Ma voix revient, j'ai chanté toute la soirée, une étendue de trois octaves, deux notes de plus que lorsque j'avais toute ma voix. La maladie et l'Exposition triennale l'ont augmentée de deux notes mais elle n'est pas encore claire, pourtant elle s'améliore tous les jours.
Ça serait un cadeau du ciel.
Troisième évènement. A table en lisant l'histoire de Michel-Ange par Stendhal j'ai eu envie sérieusement de me tuer de désespoir de n'avoir pas son génie.
A quoi bon vivre sans génie. Qu'est-ce qui reste ? Aussi je mourrais bientôt, je ne pourrais pas vivre sans être d'une supériorité écrasante et...