Cette idée que Bastien va venir m'énerve à ce point que je n'ai pu rien faire. Il est vraiment ridicule d'être impressionnable à ce point, et si je n'avais déjà attendu avec la même anxiété plusieurs autres je croirais que j'ai un sentiment... C'est égal la préoccupation est grande.
Suivre les préceptes de Stendhal, être gracieuse, lui faire sentir qu'il n'est pas Dieu sans le blesser, enfin l'ennui de penser que c'est son frère qui l'amène. Total énervement si grand que je suis incapable de quoique ce soit. Et pas même la perspective de passer une bonne soirée comme avec Julian et Tony, ennui, gêne, anxiété et tout cela pour rien.
Rien de toute façon.
Et maintenant qu'ils sont partis, à onze heures et demie je crains que cela ne soit pour quelque chose. Vous êtes mes confidents intimes n'est-ce pas et je vous dis même les choses qui me semblent honteuses.
Le pope a dîné aussi... Nous avons causé à table, Bastien est excessivement intelligent, moins brillant que Saint-Marceaux mais... Je n'ai montré aucune peinture, rien, rien, rien. Je n'ai rien dit de ravissant, c'est-à-dire que je n'ai pas brillé et lorsque Bastien commençait une conversation intéressante je n'ai pas su répondre, ni même suivre ses phrases serrées, quintescenciées, comme sa peinture; si ç'avait été avec Julian j'aurais donné la réplique car c'est le genre de conversation qui me convient le plus... Il est excessivement intelligent, il comprend tout, on peut lui parler de tout, il est même instruit, je craignais une certaine ignorance.
Enfin lorsqu'il disait des choses auxquelles je devrais répondre de façon à dévoiler mes belles qualités d'esprit ou de cœur, je le laissais parler et restais sotte. Sans compter... Mais ce soir je suis assez mécontente, oui, assez mécontente lorsque je n'entends pas, passe encore, mais entendre et ne pas en profiter, ça c'est un comble pour moi. Et lorsque dans le courant de la soirée il m'arrive de ne pas entendre ce que me dit ce... cet artiste... enfin avec lui cela fait encore plus de chagrin qu'avec les autres. Je ne peux même pas écrire.
C'est un jour comme cela, je suis désorganisée... Envie de rester seule tout de suite pour se rendre compte de l'impression qui est intéressante et considérable, dix minutes après qu'il était là j'avais mentalement capitulé et accepté cette influence.
Et je ne suis pas même jolie ! Et je n'ai pas même été spirituelle. Et je ne puis aspirer à une auréole artistique à ses yeux.
Et je suis... moins que n'importe qui.
Je réfléchis, je me recueille... En somme oui, vous êtes mes confidents mais qu'y aurait-il de honteux ?
C'est toujours honteux de s'occuper de quelqu'un qui ne s'occupe pas de vous. Enfin je sais que j'y penserai uniquement pendant je ne sais combien de temps... Enfin il faut avouer les choses les plus humiliantes.. J'ai pris un certain plaisir [Rayé: extrême], tendre, maternel, pur, à rester assise à côté de ce monsieur, il me semble que je l'aimerais comme on aime un enfant.
Et je n'ai rien dit de ce qu'il fallait. Il est toujours Dieu ou se croit tel. Je l'ai encore fortifié dans cette croyance. Il n'a pas pensé à nous prier de venir voir ses peintures... Je ne l'ai pas demandé, il a dit qu'il s'en va mais... Enfin c'est probablement pour son frère qu'il [est] venu, pour son abominable frère qui... Oh ! c'est enrageant !!
Et par dessus le marché avoir cette infériorité cruelle... Est-ce qu'on peut plaire dans de telles conditions ! Il va encore rester à Paris sans doute mais je m'en informerai mercredi. Le frère est stupide et laid. Oui... je ne suis pas heureuse. J'ai envie de pleurer. Est-ce juste ?
Je ne l'intéresse pas le moins du monde et il ne pensera jamais à moi qui vais maintenant l'avoir tout le temps dans la tête. Il est petit et il est laid pour le vulgaire, mais pour moi et pour les gens de mes régions, cette tête est charmante. Qu'est-ce qu'il pense de moi ? J'ai été gauche, riant trop souvent...
[Rayé: Il a dit en plaisant]. Il se dit jaloux de Saint-Marceaux...
Je n'ai pas même su exalter l'Arlequin en termes philosophiques... Il fallait être coquette !! Et l'occasion était bonne... J'ai été stupide. Oh ! Oui, stupide !
On ne plait pas comme cela aux gens. Non, pas comme ça.
Et je lui ai montré une esquisse en terre, la plus mauvaise, pendant la dernière séance j'ai sans m'en apercevoir tellement grossi la tête et les épaules et que le tout est devenu difforme. Joli triomphe.
Quel sentiment de malaise, de regrets, d'ennui...
Une fois que tout cela va être écrit je serai moins mécontente mais c'est égal... C'est dur. Et je n'ai pas de munitions pour la guerre !
Enfin il y a la consolation de voir le frère, c'est toujours ça...
[Rayé : Le frère] Quant au vrai c'est comme Saint-Marceaux, la moindre chose de sa part est comme une gracieuseté exceptionnelle, lorsqu'il daigne plaisanter c'est une faveur et s'il vous regarde un peu mieux que l'envers d'une vieille toile c'est une espèce de bonheur.
Mais Saint-Marceaux c'est pour en parler tout haut, tandis que Bastien c'est pour y penser. Il y a assez de temps que je flottais à la dérive, c'est une occupation, un point de repère, un... En somme à quoi bon ? Je suis capable de m'en tourmenter... Enfin la première pensée après avoir tout passé en revue c'est la pensée d'une situation désespérée, ils n'étaient peut-être pas au bout de la rue que j'en étais là et alors ô faiblesse, on va demander au Bon Dieu de vous tirer de là. A bout de ressources. Mais le Bon Dieu s'en moque bien, il s'est moqué de réclamations plus graves, est-ce qu'il va s'occuper de rendre... Et tout ça parce que c'est un peintre habile ? Et moi, misérable et indigne barbouilleuse... Enfin je ne dis pas tout [Rayé : à parler à mots couverts, on] les réticences donnent trop d'importance aux choses... Comme si on n'osait pas en parler... Enfin quoi ? Oui, il n'y a pas d'espoir d'être aimée de cet homme. Eh bien... je me suis rendue compte immédiatement de cela et alors je me résigne à quoi ? A ne pas en être aimée. Ça c'est... Il n'était pas encore parti que je me résignais déjà à n'attendre ce miracle que du ciel. Ce serait un bonheur si grand, si grand, que... J'ai été stupide. Il ne se doute pas le pauvre diable de ce que j'en pense. J'en pense le plus grand bien, et cela m'attriste. Je ne voudrais plus penser qu'à quelqu'un qui m'aime pour éprouver enfin ce sentiment dont parlent les livres et les hommes. Un amour partagé. Le bonheur alors ? Rien que cela ma petite. Et puis tous les déboires qu'entraine la chose, bien entendu, on le sait d'avance mais qu'importe.
Je n'ose pas songer à revoir ce grand homme bientôt mais je m'accroche à l'idée de voir le frère pour lui en parler mais je ne saurai rien... Et puis n'est-ce pas clair ! S'il avait la moindre envie de nous revoir il nous inviterait à voir ses peintures rapportées de Bretagne. C'était élémentaire. Je ne dis pas qu'il nous déteste, il nous trouve toutes aimables mais voilà tout et il est venu pour son frère et pour prouver qu'il ne me hait point. Il est venu pour son frère.
[Rayé : C'est une impression...] J'avais l'esprit très préparé, il est arrivé par là-dessus et s'est trouvé en harmonie avec les cristallisations préalables. Rien n'a juré entre mes songeries et ses paroles, il a été aussi... spirituel et aussi poétique que le héros imaginaire, de cette façon cela peut devenir dangereux.
Non, j'ai sommeil et commence à n'éprouver qu'un peu d'ennui... C'est égal personne n'en saura rien mais j'avais capitulé, autant que possible.
Enfin je suis à un âge où l'on est sérieux, les toquades pour les Gabriel ne m'amusent plus. Je suis en quête d'un grand sentiment magnifique et tendre avec lequel j'irai faire un grand voyage en Italie, Espagne, Hollande, jouir de la nature, des arts, de la vie. Un compagnon de voyage alors ? Mais oui. Eh bien j'épouserais Saint-Amand, je ferais les avances à Bastien-Lepage et il m'aimera. Quand il ne s'agit que d'avoir une maîtresse agréable on se donne facilement et je saurai bien le mener de façon à me faire aimer pour de bon. Une femme mariée peut tout quand l'homme n'est pas amoureux ailleurs.
La mère Mackay. Je m'en moque et n'y crois pas.
Enfin si maintenant... maintenant tout est impossible car j'aurai l'air de m'offrir en mariage, ce qui est infâme. Mais alors.
Ce n'est donc plus pour Cassagnac que je veux épouser Saint-Amand.
Non, Cassagnac est ordinaire, il a une femme et deux enfants et n'a pas de délicatesse.
Alors ? En somme, le Résumé ?
Voilà: Je suis très éprise... ce soir et c'est comme pour Cassagnac, rien de matériel... J'aime une âme, un esprit, un caractère, que je pare de toutes les perfections, je crois qu'il a toutes les perfections rêvées... Et il ne pense pas le moins du monde à moi.
[En travers: Et huit jours après je ne suis plus du tout.
ô cristallisations ! Stendhal tu es vrai.]
Il n'a pas même songé à nous inviter de venir voir ses tableaux. Il craint que je ne vole ses sujets.
Voilà encore une pensée consolante et douce.
Enfin, hélas...
Pourquoi n'a-t-il pas dit, offert de venir voir ses toiles ! Pourquoi ?
Lorsque je lui ai demandé ce qu'il a fait là, il aurait pu dire: venez voir.
Je savais par divination que c'était des marines.
Ah ! misère.
Ah ! misère, ah ! misère... je n'ai plus que sommeil et je vais m'endormir en pensant à ce Jules que j'accepte définitivement pour sujet de toutes mes rêveries, à quoi bon ?
Personne n'en saura jamais rien. Oui, épousons Saint-Amand ou... ?