Journal de Marie Bashkirtseff

Nous avons ete au Salon ou j'ai eu un peu de colere contre Alice qui m'a dit qu'elle est mecontente parce que j'ai dit a Emile que nous nous occupions des "debordements" de son frere. C'est ma faute aussi, je vais toujours trop loin et cette petite sotte, cette nullite, cette inconnue a pu me le faire remarquer. Cela me jette dans des tristesses disproportionnees, heureusement il se rencontre un tas de gens aimables, les Gaillard, Laporte, Hecht, d'autres, on me presente un peintre qui est content de ma peinture.
Et les autres me font des tas de compliments qui ont l'air sincere. Emile Bastien se promene avec Fourcaud, le second Wolff, il parait qu'il a vu mon tableau, qu'il y est revenu de lui-meme et qu'il s'est fait montrer Irma et que j'aurai un article. Ce serait etre posee presque...
Enfin la question n'est pas la. Il a dine ici ce soir, je n'ai pose ni a l'enfant, ni a la folle, je n'ai ete ni sotte, ni laide ! Il a ete simple, gai, charmant, nous avons fait des charges. Pas un instant de gene. Emile avait l'air recueilli et content. Et moi tres eclatante. J'ai parle jadis d'amour fraternel pour Cassagnac, ici je suis disposee a aimer comme une mere... Il est tres intelligent. Du reste je n'admets pas de specialites, pour le genie, un homme de genie peut etre et doit etre tout ce qu'il veut. Et il est gai, je craignais de le voir insensible a la plaisanterie qui pour etre fine doit rester entre l'esprit et [Raye: passez le mot] la blague. Enfin il a comme la jument de Roland toutes les qualites... excepte qu'il est mort... ou peu s'en faut. Est-ce bete.