Journal de Marie Bashkirtseff

Je vais au Louvre ce matin avec Brisbane (Alice). Ce n'est pas qu'elle soit tres interessante comme eut ete Breslau par exemple, il n'y a pas echange d'idees; mais elle est bonne enfant, assez intelligente, elle m'ecoute et je pense tout haut. C'est un exercice. Je parle de ce qui me preoccupe et de ce que je desirerais. De Bastien naturellement qui a pris une place enorme dans mes conversations avec Julian et Alice... J'aime sa peinture extraordinairement et je vous paraitrai bien aveugle si je vous dis que ces vieilles toiles enfumees du Louvre me font penser avec plaisir aux peintures vivantes entourees d'air, aux yeux parlants, aux bouches qui vont s'ouvrir. Enfin c'est l'impression de ce matin, je ne la donne pas pour definitive.
Je tousse et sans que je me vois maigrir il me semble que je suis malade. Seulement je ne veux pas y penser. Mais pourquoi alors ai-je un aspect si florissant ? Non seulement de couleur mais de dimensions ?
Je cherche la cause de ma tristesse et je ne trouve rien, si ce n'est que je ne fais pas grand chose depuis quinze jours. La statue qui tombe, se detraque, se fend, tout cela m'a fait perdre un temps infini.
Demain a une heure je recommence a travailler sans cela je ne me retrouve pas.
Ce qui me vexe un peu c'est que ce pastel soit si bien et que les peintures soient simplement bien. Eh bien je me sens en etat de peindre aussi bien que ca a present et vous verrez !
Je ne suis pas triste, j'ai simplement la fievre et de la peine a respirer. C'est le poumon droit qui... progresse.
Et folle que vous etes, vous vous voyez pour ainsi dire bruler et vous ne faites rien ! Des vesicatoires ? Des taches jaunes pendant un an ou deux ?! Mais qu'est-ce que deux ans aupres de la vie, de la sante, du travail ?
Ah ! voila. Je n'en ai meme pas grand besoin de cette epaule et on peut si bien s'arranger... Eh bien alors ? Eh bien alors on croit toujours que ca passera comme ca...
Nous avons envoye les portraits a l'architecte. Ma photographie est jolie mais j'ai l'air d'une folle. Ophelie ?
Nous allons ce soir chez Mme Kanchine, on danse.
J'ai du succes, mais ca ne m'amuse pas.