Journal de Marie Bashkirtseff

C'est en hesitant que je m'habille pour aller a l'ouverture des aquarellistes. Heureusement Mmes Gavini et Randouin seront avec nous, seule avec maman... pour rien au monde.
Ne pas etre saluee par Bastien ou je ne sais quelle avanie de vilaine femme dont a parle la Bailleul. Mme de Bailleul est une sous-prefete de l'Empire, qui s'est lancee dans les salons ou l'on joue... C'est chez elle que nous avons connu la Bari, Bargigli etc. des femmes qu'il a fallu lacher, des ennemies... Elle est vieille, grosse, mal fichue et se croit jeune et belle ! Des cheveux poudres, une peau saine et ferme et la taille aussi longue que la tete et de largeur double... Enfin je la crois mecontente a cause de ses amies qui la promenent en voiture elles, et au theatre que nous avons laches et puis nous la produisons jamais les jours chic... Enfin elle m'a effrayee et mon coeur bat sous le corsage de velours gris... Oh ! une toilette charmante, tout en velours gris, chapeau aussi. Le corsage drape et agrafe par deux agrafes d'argent. Un jabot de dentelles, des souliers et des bas gris et une figure rayonnante des l'entree... Car on me regarde beaucoup... C'est si bon. Une soiree que le ciel m'envoie comme une adorable compensation...
Saint Marceaux d'abord... L'ayant invite sans succes je suis plutot froide et toujours sous le coup d'un certain trouble que me cause ce grand artiste a tete de Shakespeare; et lui est plutot gracieux. Je voudrais tellement faire sa conquete ! Et pourquoi ? Ah ! voila... C'est un homme qui travaille enormement et qui ne va que tres peu dans le monde... [Mots noircis: mais je le comprends] est-ce que je fais des visites ? Seulement quand ca me fait un vrai plaisir...
— Mais vous savez, je ne vous invite plus...
— C'est peut-etre un moyen de me faire venir...
— Nous allons bien voir...
Et puis Bastien... Ah I Bastien lui est tout a fait affectueux, gentil, aimable...
Ah ! mais je suis si surprise de le voir comme ca. C'est comme un rayon de soleil... Je retrouve du coup assurance, gaiete, verve...
Et moi qui, apres quatre mots echanges, voulais m'eloigner par dignite... Il m'a presque retenue parole d'honneur; nous causons quelques minutes. Il a ete malade, il est tres pale, fatigue, quelque chose de triste comme un enfant...
Il [Mot noirci: et voudrait bien venir si on lui permettait] de s'en aller de bonne heure... Je m'attendais a ce qu'il m'en veuille...
Quant a l'architecte que nous voyons dix pas plus loin il m'apprend qu'il allait m'ecrire une longue lettre pour s'inviter avec son frere, puis nous les y avons autorises...
— Ah ! je n'ai pas besoin de vous, je viens de le voir lui-meme.
— Mais je veux vous l'amener...
— Je m'arrangerai dorenavant pour qu'il s'amene tout seul... Je suis contente.
— Il m'a jure de ne jamais aller sans moi...
— Ah ! vous voulez passer a son ombre-
Je serais bien restee encore... Revoir Saint Marceaux... Mais la Chambre est en permanence, on va voter l'expulsion des princes ou quelque chose d'approchant... Seance jusqu'a deux heures du matin peut-etre... Vous pensez si nous y allons tout en pensant a Saint Marceaux qui n'a pas eu l'air de me voir tout en me parlant et a Bastien qui m'a regardee si bien... Des yeux qui s'atachent... Vous savez ce que je veux dire... Ca m'a semble peut-etre. Pourquoi pas je suis en beaute.
Vous pensez si ces pauvres parlementaires sont heureux de voir arriver vers onze heures ces quatre femmes si elegantes ! Paul Leroux, Roy de Loulay, Gavini, Jolibois et d'autres sont requisitionnes et nous entrons dans la tribune du President... Je sens que je suis bien, du reste plusieurs ont demande a Gavini qui sont ces jolies femmes... Le panache rouge d'Odette et ma plume grise... Odette a quarante ans mais encore belle... Les beaux discours sont finis, on vote, on vote, on vote; deux discours... Un de Madier de Montjan, moi j'aime bien ce vieux republicain... C'est fini a minuit. On a vote la loi Fabre... Absurde... Enlever les grades aux princes... Expulser ou exiger renonciation.
Enfin pour ce soir, la n'est pas la question... Je suis ravie... Seulement je crois que Cassagnac ne m'a pas vue, Ca c'est embetant... je voudrais me montrer a lui brillante..
Vous savez qu'il n'y a encore que lui... Oui, c'est l'avenir...
Il n'a que trente-neuf ans, quarante en decembre prochain... On peut attendre... Quelle bonne soiree... Les arts et la politique et les hommes celebres... Je rentre comme une folle... Comme jadis quand il m'arrivait comme cela des enthousiasmes et des ravissements sans causes suffisantes...