Journal de Marie Bashkirtseff

Qu'est-ce qui m'écrit, je vous le demande ? L'architecte ! Qu'est-ce qui lui prend au pauvre petit. Et en même temps la réponse de Julian à ma lettre de Russie, qu'on a fait envoyer en mon absence et qui a été envoyée à Nice.
Or depuis hier je travaille à l'atelier revenue à la plus infime simplicité, ne m'occupant ni du choix du modèle, ni de sa beauté, ni d'aucune prétention. Six mois de ce régime et vous ferez tout ce que vous voudrez. Il est convaincu que depuis trois ans je ne fais rien et je finirai par le croire.
En réalité depuis que je peins, ça ne marche pas, est-ce à dire que je fais moins ? Non, je me suis donnée un mal horrible et depuis deux ans j'entreprends des choses trop difficiles peut-être mais je travaille. Mais Julian veut que ce soit parce que je ne travaille pas, que je m'éparpille... Ils m'ennuient tous, je m'ennuie... Je ne guérirai jamais. Vous ne sentez pas ce que cela a d'horrible, d'injuste, de désespérant ? Je supporte cette pensée avec calme, j'y ai été préparée, mais ce n'est pas encore pour cela, c'est que je ne puis croire que ce soit pour toujours.
Comprenez-vous bien, pour toute la vie, jusqu'à la mort. Evidemment ça va influer sur mon caractère et sur mon esprit, sans compter que cela m'a fait déjà des cheveux blancs. Je le répète je n'y crois pas encore. C'est impossible qu'il n'y ait rien, rien à faire; que ce soit pour l'éternité, et que je mourrai avec ce voile entre l'univers et moi et que jamais, jamais, jamais...
N'est-ce pas qu'on ne peut pas croire à un arrêt aussi définitif, aussi irrévocable ? Et pas l'ombre d'espoir, pas l'ombre, pas l'ombre.
Ça me rend si nerveuse en travaillant, je crains toujours que le modèle parle sans que j'entende, ou quelqu'un à l'atelier ou qu'on rit... Ou bien on parlera trop haut pour moi.
Et avec le modèle chez moi...
Mais sapristi, on lui dit carrément que... Que quoi ? Que je suis sourde ?!! Essayez-le donc ! Un pareil aveu d'infirmité ! Et une infirmité si humiliante, si sotte, si triste, une infirmité ! Je n'ai pas ce courage et toujours l'espoir qu'on ne s'apercevra pas.
Vous savez je tâche de faire des phrases ici mais je n'y crois pas... Il me semble que je parle d'une autre.. Et comment réaliser cet horrible cauchemar, cette chose épouvantable, cruelle, atroce; en pleine jeunesse, en pleine vie ! Comment croire que c'est possible, que ce n'est pas un mauvais rêve, que c'est éternel ?
Je fais de la sculpture le soir chez moi.
Mme Cartwright est venue avec sa fille. L'architecte m'a dit qu'il ne faut pas aller chez elle et nous étions décidés à la jeter à l'eau et voilà qu'aujourd'hui elle est arrivée, m'a embrassée et enfin... Trente-six mille amabilités, sympathies, cordialités... C'est moi qui ai commencé du reste quand j'ai voulu qu'on l'invitât à notre soirée et puis d'aller chez elle... Imbécile que je suis pour connaître des artistes et avoir les relations de Breslau... Comme si ça donnait le talent. Breslau a dit des bêtises et des vilenies de moi qu'elle répétait avant de me connaître et maintenant elle chante des hymmes d'admiration... A tous ceux qui me connaissent et qui viennent me le dire... Ce soir c'est une flatterie si adroite que je m'y laisserai prendre... Elle commence par dire que si je travaillais pour de l'argent elle me commandrait le portrait de sa fille etc. etc. Alors je réponds que je le ferai avec plaisir par cœur. Et elle d'ajouter que ça lui serait tellement, tellement agréable, qu'elle serait si ravie, si contente et ça pour le Salon, car outre le plaisir d'avoir un joli portrait c'est encore une méchanceté qu'elle a envie de faire à quelqu'un... (Sentez-vous la finesse ?) Quelque chose qu'elle médite...
M'opposer à Breslau et lui prouver qu'elle a eu tort de se brouiller avec elle.
[Mots noircis: Ce n'est pas difficile à] deviner. Si c'est ce qu'elle pense, elle s'exagère mes mérites hélas ! Quant à l'envie de taper sur Breslau je n'en doute pas et le bâton est bien choisi, car si je réussis, il lui en cuira comme il m'en cuit quand elle triomphe. Je n'ai plus de prestige à l'atelier, on me croit finie, Julian aura dit que je ne travaille plus... C'est ça qui est rageant, quand je fais tout au monde, vraiment je finirai par le croire. Mlle Cartwrigth (prononcez Cartraït) ressemble à sa mère qui est splendide, mais plus épaisse... Moins gracieuse... La mère avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus troubles de bacchante est magnifique. Elle doit avoir au moins trent-six ans et n'en paraît que vint-cinq, pas de fard, par d'artifice. Le soir le cou nu, c'est une splendeur; des formes pleines, riches, d'un ton magnifique et un port de vaisseau qui a déployé toutes ses voiles. La fille est simple, honnête, un peu paquet, et l'ovale épais... Un peu bois... Si elle avait vraiment confiance que je pourrai embêter Breslau elle demanderait son propre portrait... que Breslau devait faire quand elles se sont broullées. Ah ! si en deux mois je pouvais faire des études si bonnes, si bonnes, si bonnes que Julian lui inspire cette confiance... Voyons Dieu me devrait bien cette consolation... D'autant plus que je n'ai pas le moindre désir de méchanceté, Breslau n'en sera pas même amoindrie, il y a place pour plus d'un succès sous le soleil, elle n'en mourrait pas et moi j'en vivrais. Elle ragerait c'est vrai, mais ce serait l'effet de sa mauvaise nature et ne me ferais pas même plaisir. Dieu voit bien que ces satisfactions mesquines et basses qui consistent à jouir de la jalousie des autres ne me touchent pas. Voyons, c'est noble cela, c'est bien, c'est rare. Est-ce que ça ne mérite rien ? On dit cela souvent, mais le penser... Le ciel me rendra aveugle, boiteuse, chauve et bossue que je n'en penserai pas moins que je suis meilleure, plus honnête, plus généreuse, plus grande que beaucoup, que presque tout le monde et que c'est injuste, cruel et barbare de me rendre malheureuse.