Journal de Marie Bashkirtseff

En somme ma tante m'a lâchée à la frontière et c'est avec Paul que je voyage. Je fais des croquis aux stations et en chemin je lis "Tra las Montes" de cette façon je revois l'Espagne car c'est une photographie coloriée que le voyage de Gautier. Qu'est-ce que c'est donc qui m'arrête pour aimer tout à fait Th. Gautier ?
Qu'est-ce qu'il y a donc dans ce voyage qui accroche ? Lorsqu'il raconte quelque épisode drôle, on ne rit pas, et il dit: c'était la chose la plus bouffonne du monde, ou bien la plus comique du monde, ou c'était d'une bouffonnerie etc. etc.
Ça fait l'effet d'un monsieur qui avant de raconter dit qu'il en a ri comme un fou... Mais il y a encore autre chose... Ce n'est peut-être pas sincère, comme littérature, ou plutôt... Ça ne coule pas de source... Maintenant c'est surtout lorsqu'il parle d'art qu'il faut l'admirer dit-on, il n'en parle pas trop dans ce voyage et surtout ! Il omet Vélasquez. Je ne comprends pas ça d'un homme qui était si amoureux de la peinture. Il parle Goya, Goya était sans doute un grand artiste bien que je n'en connaisse que des peintures, il paraît que des dessins et eaux fortes sont admirables.
Il parle donc de Goya mais... Vélasquez. Il parle de Murillo et de la magie de sa peinture. Mais Vélasquez, c'est l'homme qui a peint le plus admirablement, personne n'a fait plus vrai; c'est d'une franchise, d'une sincérité ! C'est de la chair et au point de vue peinture c'est le comble de l'art.
Nous avons cinq heures à attendre le train ici... L'endroit s'appelle Znamenka et j'y suis pour parler de Gautier, de Vélasquez etc. Il fait froid et gris... S'il faisait moins froid quel temps pour le plein air.
Je regardais les paysans avec leurs vêtements décolorés par le grand air, comme dans tous les pays, et pas de soleil, eh bien je vous assure que les peintures de Bastien sont prodigieusement justes. C'est gris, ça a l'air plat, ça n'a pas de consistance disent ceux qui n'ont pas bien regardé la nature dehors et les gens habitués aux violences de l'atelier, mais c'est comme cela, mais c'est tout à fait juste, c'est admirablement vrai. Voilà un homme heureux ce Bastien ! Moi je suis partie avec le chagrin de mon pêcheur raté. Mais je tâcherai de le refaire en mars pour le Salon. C'est cet idiot de Tony qui me l'a fait refaire ! Il fallait laisser le fond et les vêtements et ne travailler que la tête. Et cet orléaniste qui voulait des noirs et des vigueurs là ou il n'y en a pas ! Toujours la convention, l'académie !
Paul dit que les deux princes sont tout à fait charmants et qu'ils ont par deux cent mille roubles de rente chaque. Moi ça me tente beaucoup mais sitôt que je m'imagine que ça devient possible je recule par crainte que ça ne gêne ma peinture... Je voudrais être déjà de retour...
Paul dort sur un canapé, Rosalie dort. J'ai froid.
Ce qui m'embête c'est de voyager avec mon frère, les gens qui nous voient nous prennent pour mari et femme et ça me gêne... C'est horrible que l'on pense une chose qui si... Je ne sais pas mais ça me crispe.
On me regarde et on se dit tout naturellement et du coup que je... Ça me crispe. Il y a là une vingtaine de militaires qui mangent en attendant le train et ils me regardent... Car c'est drôle à dire mais depuis quatre jours dans toutes les gares je suis la plus jolie, toutes les femmes ici sont de vrais monstres... Donc ces gens me voient avec Paul et se disent tout naturellement que probablement je suis sa femme... Et ça me crispe... Enfin c'est crispant. Je juge d'après moi... Quand je regarde les gens je pense tout de suite... Enfin une rapide excursion dans leur existence et enfin cette méprise m'ennuie... C'est agaçant qu'on pense des choses qui ne sont pas... Et ça m'enlève du prestige, pas précisément du prestige... vous entendez...