Journal de Marie Bashkirtseff

Alexandre est ici, il a ete a Paris pour des affaires d'argent avec l'ineffable Georges et il est ici pour des affaires d'argent avec Etienne. Mais quel veinard. Dina est restee dans sa chambre a cause de cette histoire de lettres qu'elle a ecrites a son pere et ou l'on lisait qu'Alexandre est un voleur etc. Ces lettres, son cher pere les a communiquees a Alexandre. Mais tout cela m'ennuie. J'aime mieux parler d'un Alexandre plus amusant, de celui de Naples; nous l'avons vu hier a la gare car je suis allee a Monaco faire des croquis et gagner 1 60 francs. Il partait pour Paris, du reste nous ne nous saluons jamais. C'est egal cela m'a rappele Naples, la vie elegante, italienne... C'est ravissant, et alors un projet de voyage pour decembre, l'Espagne, le Maroc, Tunis et Naples pour le Carnaval. Tony avait envie d'aller au Maroc, le projet est tout de suite etudie entre Bojidar, moi et Savine et une fois tout bien arrete c'est a Jerusalem que je veux aller. Ce soir a cause d'Alexandre la famille dine a la maison mais la soiree un peu froide se termine tout de meme par le noble jeu du calembour et des queues. Bojidar-n/ca; Dina-mythe, Mari-veau d'age.
Bojidar exaspere riposte par Sarah-gosse, Babanine-tat. Je me couche en criant a travers la porte Bojidar-brisseau, Bojidar-thur. Et comme Bojidar-tifice se couche c'est Rosal/e-llumination qui fait la navette entre les deux chambres avec Romanoff-a la coque, Alexis-vitalisation, Sarah-tapoil, Bojidar-gneux, Felicie-tation. Bashkirseff-ichez moi la paix.
J'ai fini tant bien que mal mon tableau, Bojidar-me fait d'horribles paysages et je m'amuse a apprendre des betises aux gamins et a mon petit modele qui vont les lui dire. Comme il nous a raconte que Sarah... il faut vous dire que nous l'avons tracasse pour qu'il nous dise ce qui en est des amours de Sarah et il parait qu'une fois elle a une crise de larmes dans son cabinet de toi-llette en tete-a-tete avec Bojidar et que lui au lieu de profiter de la volonte de la sublime artiste a pris peur croyant a une attaque de nerfs et il s'est empresse d'appeler Felicie, la fidele femme de chambre. Nous nous sommes empares de cela et cela ne s'appelera plus qu'appeler Felicie de meme que le mortel favorise ne doit s'appeler que l'officier a cause d'une autre scie.
Disons a ce propos que l'illustre Sarah a telegraphie en remerciant vivemnt mais n'acceptant pas. Puisqu'elle n'accepte pas nous pourrions demenager a notre villa mais je ne veux pas, ici on s'amuse bien plus, on peut se promener en robe tachee de couleurs, chanter dans la rue, s'accrocher aux charrettes et suivre comme un convoi les voitures de MM. Morgue et Coustans (voir le Triboulet de l'epoque), hier nous avons fait semblant de prendre cela pour un enterrement civil et chapeau bas nous avons suivi pendant dix minutes (renseignement pour ceux qui me liraient dans cinquante ans). Marque dans une seance orageuse a prononce un mot qui ressemble a son nom qui a remplace depuis ce mot malsonnant. Quant a M. Coustans il parait qu'avant d'etre ministre de l'interieur il etait a la tete d'une entreprise de pompes... pas a incendie.