Journal de Marie Bashkirtseff

Depuis samedi j'ai commence un tableau. Voila quinze jours que je cherche, je m'etais arretee a deux ou trois choses mais cela n'est pas alle au dela de la seconde seance, c'est toujours ainsi quand ce n'est pas cela. On se resigne a un sujet pour ne pas perdre de temps en recherches puis on croit tenir... du reste ce qui est cherche reussit rarement, cela ne reussit pas toujours non plus lorsque c'est trouve, mais au moins on a eu le plaisir d'avoir ete empoigne.
Quand donc me persuaderai-je que le sujet n'est rien en des mains malhabiles ! Pourtant meme pour de simples etudes il faut que ce que vous faites vous plaise.
Tenez me disant que le sujet ne doit pas preoccuper j'avais entrepris un tableau qui m'a rendue tres malheureuse pendant quatre ou cinq jours, je n'osais pas lacher et je n'avais pas le coeur de travailler depuis que j'y ai renonce je me sens delivree, je fais des esquisses, de l'aquarelle pour la premiere fois, toutes mes minutes sont prises, je me suis presque consolee des succes de Breslau et j'ai trouve mon tableau, car excepte les petites choses il faut que je rapporte une grosse etude a Julian. Ce sont trois gamins aupres d'une porte cochere. Cela me parait extrememnt vrai et amusant. Le coup de l'article de Wolff m'a fait du bien; j'ai ete ecrasee, aneantie et la reaction m'a fait comprendre des choses en art, qui me tourmentaient parce que je ne les trouvais pas tout en me doutant de leur existence. Cela m'a fait faire un effort salutaire; je commence aussi a comprendre ce que je lisais des luttes, souffrances etc. etc. des artistes, j'en riais comme d'un romantisme creux.
Cette fameuse volonte de Breslau, j'y ai fait appel et je vois qu'il faut faire de grands efforts pour obtenir ces resultats que je... croyais tomber du ciel.
C'est que je n'ai eu aucun effort veritable a faire a peu pres jusqu'a present. Cette extreme facilite de travail m'a gatee. Breslau obtient de beaux resultats mais tres laborieusement, moi lorsque cela ne vient pas tout de suite et tout seul je reste stupide. Il faut vaincre cela. Ainsi pour les esquisses, les compositions au fusain j'ai essaye de me forcer a pousser cela jusqu'a la nettete voulue et j'ai reussi a faire des choses dont je me croyais incapable et que je croyais que les autres faisaient avec des trucs et presque des sortileges tellement on accorde difficilement aux autres les facultes qu'on n'a pas.
Quoi encore ? La Linsingen est venue avec mille graces, il s'agit de faire parler du costume de son fils par Etincelle et comme Saint Amand est notre ami et que c'est lui qui renseigne Etincelle... J'ai dit que je ne sais pas grand chose des relations de Saint Amand avec Etincelle que je les crois en froid mais que je vais telegraphier a Saint Amand et que je l'engage a en faire autant, c'est ce qu'elle fait. Quant a moi je ne telegraphie rien, je me borne a composer sa depeche et a lui promettre de telegraphier. Elle part enthousiasmee de mon "style de ministre", de ma complaisance etc. etc.
C'est une vieille rouleuse qui a presque brille du temps de la prefecture Gavini et qui est amie avec tout ce qu'il y a de haut place sur la terre. Si on lui avait fait les politesses qu'on a faites a Gavini... Mais je vais m'y mettre.
Quoi encore ? Oui, la femme a Paul... Bonne personne mais... Je voudrais dire cela avec bonte... Provinciale, bourgeoise, bete et vaniteuse avec cela constamment des petits mensonges maladroits pour se vanter d'un tas de choses betes et qui ne sont de mise nulle part. Elle vous raconte des robes qu'elle a eues et que je connais comme ces paysans qui inventent des princesses avec yeux en perles et des cheveux en diamants.
Et moi au lieu de ne rien dire je m'en moque un peu... Tout en douceur et [Mot noirci: surtout] pour lui oter ce travers mais cela la vexe naturellement d'etre pincee et de ne pas reussir a m'epater. Mais aussi je devrais laisser passer... c'est trop enfantin pour qu'on se donne la peine de... Mais j'ai la rage de vouloir tout ameliorer, arranger, palir, embellir; faire l'education de cette petite femme-la par exemple... Je ne dis pas, je m'y mettrais bien mais vraiment elle est un peu bete et alors on ne prevoit pas le succes. Pauvre Paul, c'est-a-dire non, il ne vaut pas beaucoup mieux. Ils m'adorent, je les aime beaucoup mais quel menage peu appetissant... Ils ne sont meme pas propres... du reste en pronvince et en Russie... Quoi encore ?
Des lettres dithyrambiques de Saint Amand et Gery, les Gavini, la princesse etc. Tout le monde sauf Julian qui n'a pas repondu seul.
On a vu Barnola et le general Bibi. Le pere Audiffret est ici.
Si je pouvais continuer a travailler comme ces jours-ci je serais bien heureuse. Il ne s'agit pas seulement de travailler comme une machine mais etre occupee tout le temps et penser a ce qu'on fait, c'est le bonheur. Aucune preocupation n'y resiste. Et moi qui me plains si souvent je viens rendre grace a Dieu de ces trois jours tout en tremblant que ca ne dure pas.
Tout change d'aspect alors, les petites miseres me tracassent presque plus, on est au dessus de cela et avec quelque chose de radieux dans tout son etre.
Une divine indulgence envers la vile multitude qui ignore les causes secretes changeantes, ondoyantes et diverses de votre beatitude plus fragile que la plus fragile des fleurs.