Journal de Marie Bashkirtseff

Dimanche 11 decembe 1881 Je vais mieux, presque plus de fievre. Julian est venu ce soir. Il est vraiment bon et puis tres amusant. Nous avons le terrible projet comme vous savez... Mais tout ca je n'y crois guere, quoique ce serait bien pour Dina qui avec ses cent mille ou 150 mille francs de dot ne pourra se marier en France. Mais l'horrible Amelie, si les choses dependaient de moi, j'hesitais, d'un cote faire une malheureuse mais d'un autre doter Julian de cette ossature, de ces jambes de sept lieues... Il lui pousse sur les seins du poil noir comme chez un homme. Pourtant admirez ma justice et mon coeur je crois que je lacherais Dina qui est charmante mais qui en somme s'en moque pour proteger cet amour aussi espagnol qu'ardent et
malheureux. Voulez-vous que je vous dise, nous causons n'est-ce pas ? Et puis ce que je vous en dis c'est en analyste, en chercheur de documents humains-, quand je me trouve avec mes semblables je ne puis me dispenser de les fouiller autant que ma perspicacite le permet et lorsque mes suppositions se confirment, ce qui arrive souvent, je suis ni assez constante. C'est pour vous annoncer que si je voulais je ferais tomber ce cher M. Julian a mes pieds et rien qu'avec un signe, un regard. En effet nous nous comprenons toujours moins qu'a demi-mots et je crois que cet homme [Entre les lignes: il a lu attentivement Balzac qui affine beaucoup les sentiments chez les personnes deja intelligentes] presque superieur apprecie dans tous ses details la nature etrange de votre pauvre malade. Je regrette de ne pouvoir pas verifier l'hypothese; de son cote il n'y a rien a craindre, il sais qu'il n'y faut pas rever et c'est un homme de fer. Je vous raconte cela sans crainte de ridicule car en somme cela m'est [Mots noircis: parfaitement egale sauf] le petit chatouillement d'amour-propre que causent ces choses-la... C'est amusant n'est-ce pas, on se dit: voila un homme recherche de plusieurs auquel je n'aurais qu'un signe a faire....[Mots noircis: lllisble, trompe]... on a l'air bien bete. J'ai eu tort de vous faire part de ces envolements de pensees, il y en a parmi vous de betes sans doute qui ne me verront plus avec le pere Rodolphe comme avant, et qui attribueront mes appreciations sur son horrible future-inevitable epouse a une sorte de jalousie feminine. Cela m'amene a vous dire que le sentiment qu'avait reveille la vue de Cassagnac a la Chambre il y a bien un mois., s'est affaibli; c'est-a-dire que le mari de la fille Acard (Julia) est rentre dans son nuage. Mais je n'en attends pas moins le moment ou d'apres les predictions de Julian et surtout mes reves, nous nous trouverons en presence. Il est bien entendu que ce sera moi qui dominerai la situation... Il vient d'avoir trente-huit ans l'animal, le 2 decembre. Un acces de modestie ! Le pauvre homme ne songe a rien, il prise en moi les cotes artistiques en artiste et voila tout. Je vous jure que c'est ma pensee pure.