Journal de Marie Bashkirtseff

Il me pousse ma premiere dent de sagesse, a gauche en bas. Il y a au premier etage du n° 36 rue Vivienne un cercle et c'est dans un des salons que sont exposes les etudes et le projet pour le panorama de Lourdes par Carrier-Belleuse, le fils du statuaire, j'ai demande a acheter, le monsieur est venu tres aimable et gentil, ne peut vendre ayant besoin de tout pour l'execution en grand. Ma tante et Brisbane etaient la, il est venu nous voir hier [Mots noircis: pour me] dire beaucoup de flatteries... Pourtant ces flatteries portaient juste sur les points approuves par Tony. Mais il s'agit bien de cela ! On a envoye cherche Potain mercredi, il est venu aujourd'hui, pendant ce temps-la j'aurais pu crever. Je savais bien qu'il m'enverrait encore dans le Midi et en etais d'avance les dents serrees et la voix tremblante et des larmes que je fais rentrer par des efforts considerables. Aller dans le midi s'est se rendre. Et les persecutions de ma famille me font un point d'honneur de rester debout quand meme. M'en aller c'est le triomphe de toute la vermine des Mouzay et de l'atelier. Elle est tres malade, on l'a emmenee dans le Midi. Si j'avais une autre famille, cela se pourrait, mais ces gens qui., tenez [Mots noircis: cela fait] trois jours que j'en parle a ma tante, je lui dis eh bien oui, je suis malade mais si vous voulez me bien soigner et ne pas me desesperer je vous en prie ne le criez pas sur les toits, pour vous j'ai bonne mine et je suis debout, ne les detrompez pas, qu'est-ce que ca peut vous faire, bien souvent on cache des choses si graves; ca c'est une priere de malade, c'est un point de folie si vous voulez; enfin, n'allez pas a propos de bottes vous lamenter partout sur ma sante, soignez-moi mais ne le racontez pas. Ce n'est meme pas interessant, vous ne comprenez donc pas ce qu'il y a la pour moi de triste, d'humiliant, de douloureux ! Bon, Saint Amand vient diner hier avec nous et au milieu de la conversation: -" Mais je vous trouve une mine superbe ! Votre tante m'a fait une peur hier ! Je la trouve en larmes et elle me dit que vous avez la fievre et etes tres malade [Mots noircisj'allais me] precipiter croyant que l'enfant ralait a cote, pas du tout, sortie, a l'atelier. Et d'une. On sonne [Mots noircis:] dans l'antichambre voir qui
c'est, les Gavini se precipitent:" — Comment ! chere enfant qu'est-ce que vous avez donc? Ah ! Mon Dieu. — Mais je vais tres bien, je n'ai rien. Alors un regard stupefait du couple a ma tante qui avait eu le temps de souffler que je suis tres malade. Je vous en previens,on me rendra folle ici. Je ne comprends pas des stupidites aussi malfaisantes que ca. J'en deviens folle de rage a me demander, mais enfin pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Pourquoi le fait-on !