Journal de Marie Bashkirtseff

Nous revoila a Madrid ou je me fais fete depuis une semaine de rester trois jours pour refaire une esquisse chez Lorenzo. En ne m'entendant parler que de cela et voyant mon impatience de revenir a Madrid il est tout naturel n'est-ce pas que ma tante toute habillee vienne me dire : - Eh bien nous allons passer le jour a faire nos achats n'est-ce pas ? L'eventail de Mme Gavini. Et comme je reponds que je vais peindre, elle a l'air absolument etonnee et me dit que je suis folle. Puis comme je la prie de me laisser chez Lorenzo et de faire ses courses, elle ne s'en va pas pour dire de temps a autre que nous allons probablement vivre a Madrid. Histoire d'encourager mon travail. [Mots noircis: En rentrant nous trouvons une lettre de Bojidar qui dit que l'on va saisir mon atelier si le terme n'est pas paye et qu'Etienne qui devait envoyer de l'argent de Nice est parti pour Florence (sa femme etant probablement arrivee a Nice). Alors tout naturellement je dis a ma tante qu'il faut envoyer
de l'argent puisqu'elle a sept mille francs, ce [a] quoi elle me repond encore plus naturellement qu'elle ne peut le faire attendu qu'il est probable qu'avec mes inventions je vais vivre a Madrid. Je crois que meme ceux qui ne sont pas du tout artistes comprendront mon desespoir. Le mot n'est pas trop gros. Dans un metier ou tout est... enfin dans un metier qui n'est pas un metier ces taquineries sont atroces. Apres m'etre emportee au point de lancer mon vetement a l'autre bout de la chambre, je pleure comme une fontaine. Car je n'y puis rien ! Une stupidite de ces femmes si bonnes et si vertueuses, une de ces stupidites taquines, premeditees avec inconscience üe ne puis croire autrement), un de ces bons coups de poings sur mes projets, une idee vous vient, vous croyez tenir un sujet, la-dessus on s'emballe, le reve prend corps, on fait une esquisse, on est tout entier a son travail, on se creuse la tete pour trouver des arrangements harmonieux et au moment ou on poursuit [Raye: quelque] idee encore tres vague qui peut s'envoler sans qu'on la saisisse... Arrive cette dame, cette chere, cette, cette vertueuse famille qui m'aime tant et qui est si inquiete quand je tousse. Et je ne suis pas d'une sensibilite exageree, je me crois tres pratique aupres des autres atistes... Pas assez encore comme vous voyez... Ah ! famille scelerate et stupide ! Ils ferment les fenetres et chauffent les poeles mais ne se sont jamais figures que leur proces pouvait faire un tort capital a leur fille... Ils sont inconscients je vous le dis. Mais cette betise desastreuse me fera mourir. Et ils me pleureront tres sincerement en s'accusant de m'avoir laissee trop de liberte, "si on l'avait habituee a l'obeissance elle saurait ce que c'est et ne sortirait pas nue quand tous les mendiants meme se couvrent de fourrures, elle serait comme les autres, n'aurait pas pris froid et ne serait pas malade... Mais aussi c'etait un caractere impossible "... Voila ce que je suis certaine qu'elles diront mes bonnes meres. J'en suis d'autant plus certaine que je les ai deja entendues s'exprimer dans des termes identiques. Et jamais, jamais elles ne comprendront qu'une moins forte, moins energique, moins exhuberante, serait deja morte des sept annees [Mots noircis: malgre] elles j'ai passe. Et surtout les trois annees de Nice et Rome, en pleine illusion, en pleine jeunesse presque en enfance, arrivant les cheveux au vent, les yeux grands ouverts, la bouche souriante avec tous les reves dores, peut-etre justifies en quelque sorte, pour recevoir des crachats et des coups de pieds !