Journal de Marie Bashkirtseff

La vie coule tout doucement, Saint Agathe répond à ma lettre, la princesse aussi.
Je peins, les autres viennent causer ou jouer aux cartes près de moi. Enfin... mon père m'agace, je ne sais pourquoi je pense à mon voyage il y a cinq ans, qu'il m'a fait payer en jurant à Alexandre de tout rembourser, puis les cinq cent roubles que j'ai donné pour les chevaux, total mille roubles et puis maintenant le voyage jusqu'à Berlin cent roubles, total mille cent roubles.
Et il trouvera certes moyen de se brouiller avec moi au moment du départ pour ne rien payer, ni faire de cadeau. Enfin, c'est très dégoûtant et j'en suis fâchée toute la journée. La scie de ma maladie aussi. Ne dit-on pas à l'atelier que je suis tombée malade et suis encore à Berlin !
J'ai écrit à ma tante comme quoi un jeune homme riche et titré est allé trouver une dame qui lui a dit tenir de ma famille même que je n'ai pas de santé et qu'elle ne lui conseille pas de me demander mais, que le jeune homme, ayant répondu que j'avais l'air de me porter très bien, la dame, c'est sa propre tante m'a dit qu'elle est à bas pour la moindre chose, du reste sa famille ne fait que consulter des médecins et se plaindre qu'elle ne veut pas se soigner et veut mourir ayant un amour malheureux.
Je sais, écris-je pour finir... que vous continuerez quand même vos bavardages, seulement vous ajouterez: ne le dites pas
très vraisembablement et peut-être que ma chère tante se contiendra, mais non elle fera comme je dis !! C'est tout à fait désespérant. Supposez que je suis plus malade que je le suis, que je suis très malade, mais est-ce une raison pour aller s'en plaindre à l'univers entier et me rendre la vie intolérable.
[En travers: Quand on objecte à ma famille mon air resplendissant, elle répond: Marie est d'une nature telle qu'elle n'aura jamais l'air malade mais elle l'est bien je vous jure. Une heure de sommeil de moins et elle est par terre (textuel) !
Quand vous savez bien comment je supporte le fait que... Enfin I]
Ce soir je racontais ces drames comiques... et nous en riions mais maman est arrivée et a fait une scène disant que j'ai vraiment été à la mort etc. etc. etc.
Ma tante lui écrivait que je ne m'alitais pas, mais que je me soutenais à peine, et que ma tête tombait, etc.
Je reste ébahie devant tout cela. Vous ne pouvez pas juger la chose, car vous pouvez bien croire qu'ils ont raison et que c'est une manie de malade de ne pas convenir de son état. Mais si vous saviez !!! Ah ! Seigneur Jésus ! Enfin c'est un point d'honneur, et puis quand nous en parlons devant du monde (je le fais pour détruire la scie par des plaisanteries) maman me force à partir, c'est un duel et elle me prouve que je suis malade se liguant avec les étrangers, comme devant la Brimont; comme s'il y allait de l'honneur de prouver que les médecins me condamnent. Mettons que c'est vrai, mais puisque je les supplie à genoux de ne pas le raconter !!!! Oh ! sans doute il y a des jours où je ne me soutiens plus mais c'est de rage, de rage, de rage !
Et puis voyez-vous, ils ne m'en parleront plus, ou diront devant moi que je me porte bien. Mais en mon absence se plaindront de mes maladies et de ce que je ne veux pas me soigner (je suis le traitement à la lettre) et diront comme j'ai écrit: pourvu qu'elle ne le sache pas, ça l'irrite ! C'est comme de me cacher religieusement que Georges nous rend infâmes aux yeux de tout le quartier comme s'il s'agissait de me le cacher à moi. Alors ils pensent avoir tout sauvé.
Je suis à l'atelier pendant ce temps-là il se passe des scandales, le quartier ameuté, la police etc. etc. Ils me le cachent et dès lors tout va bien. Et ce ne sont pas des fous ! Et je ne suis maudite d'être avec des gens qui m'aiment de cette manière !
Hier j'ai cassé ma glace, ça m'a fait froid et chaud. C'est un mauvais présage... j'en casse assez souvent, il est vrai que je ne vis pas sur des roses... Que vais-je avoir encore ? Mon été saccagé, c'est possible et probable; l'hiver aussi. Je crèverai de
vis pas sur des roses... Que vais-je avoir encore ? Mon été saccagé, c'est possible et probable; l'hiver aussi. Je crèverai de rage si je suis toujours enterrée... Oh ! quand je pense à ce qu'on a fait de mes plus belles années.
J'écrivais des pages là-dessus autrefois, à présent je ne peux plus rien dire.
Je travaille dans la rue et hier j'ai eu la visite (dehors) du vénérable prêtre qui m'a octroyé le saint baptême. J'avais cassé la glace et je me disais: s'il me regarde en face je mourrai, et il paraît que je pourrai.
J'avais espéré qu'il se contenterait de causer avec maman. Ce saint homme a essayé de séduire sa bru lui disant que son fils étant jeune la lâcherait et que lui vieux serait un bien meilleur... mari. Mais la femme lui a je crois donné un soufflet et s'est en allée.
Alors il s'est tourné vers sa propre fille et a réussi. A l'heure qu'il est ce digne homme est défroqué mais habite toujours ici. Je suis entrée dans ma religion par une sacrée porte.