Vendredi 22 avril 1881
Je rentrais du 37 où je viens de finir le portrait de Brisbane en Récamier, et sous la porte cochère Georges a eu le toupet de m'appeler par deux fois d'une voix qui me parut suppliante. J'ai passé sans sourciller mais je ne puis vous dire quel mal cela m'a fait de le voir là comme un pauvre. Il vient souvent à la cuisine où il essaye et parvient de faire donner ses lettres à maman, des demandes d'argent et des supplications de tous genres; méprisé des domestiques il est obligé de leur mentir, de les prier. Du reste cette vie est horrible car quand il n'est pas ivre il a des retours vers quelque chose de mieux, il voudrait partir arrangé ses affaires... et tout cela enveloppé de mensonges bien excusables dans sa triste situation, mais à qui la faute ? Devant tant de tracas, tant de misères, tant de souffrances et d'humiliations, il me semble qu'il n'a fait aucun mal, que j'ai exagéré et qu'il n'est que malheureux.
Et quand on pense que cette vie de proscrit, de criminel, a eu pour origine quelques taquineries aux fonctionnaires de Poltava, alors il a louvoyé, il s'est caché comme un enfant habitué qu'il était aux adorations de toute la famille. Puis d'autres scandales, l'ivrognerie, la déportation à Vatka, mais pas un fait grave. Mon Dieu sans doute il n'est ni honorable ni scrupuleux mais il y a tant de ses pareils qui vivent tranquillement. C'est lui qui a traîné toute la maison dans la boue avec lui. Maman jeune, belle, jeune fille encore était déjà mise en avant pour solliciter la bureaucratie, les ministres. Pour lui elle a fait ce voyage à Pétersbourg, et dans les antichambres ministérielles.
Il est encore heureux qu'elle n'y ait pas laissé trente six choses.
Cette jeune femme ne pouvait pas prévoir les suites ni songer à ses enfants, elle a bravement pris tout sur elle et on ne l'a connue que sollicitant pour les affaires de son frère. Et allant le voir dans les diverses prisons. Vous voyez d'ici comme cela pose bien dans le monde. Il y avait la vieille mère malade qui idolâtrait son fils et à cause de laquelle tout ça se faisait. Et je comprends maintenant l'exaspération de ce misérable, de ce malheureux en nous voyant riches, heureux, tranquilles en apparence.
Notez qu'il a eu la plus belle part de l'héritage de grand-papa mais comme pour y toucher régulièrement il fallait aller en Russie et affronter les tribunaux, il préfère se faire voler par les avocats véreux et soutirer des secours d'ici.
Maman qui a été à l'église y a vu la princesse qui a dit que Soutzo est ici.
Je m'en moque bien du reste.
Saint Amand est venu. Gabriel est toujours malade de son accident. Mais il n'y a rien et personne sauf le grand prêtre du Pays.
Mon père est très gentil et nous vivons tous en bonne intelligence.