Journal de Marie Bashkirtseff

Je compte quatre cent mille francs, et il y a en Russie soixante mille roubles de capital qu'on pourra prendre dans quelques semaines, cela fait six cent mille francs, et je ferai vendre pour cent cinquante milles roubles de terres (il y en a pour cinq cent mille roubles à ma tante). Cela me fera un million de francs que j'aurai indépendamment des rentes de ma famille. Je suis ravie à cette idée, ce serait l'indépendance, la sécurité. A part mes cinquante mille francs de rente (cinq pour cent) j'aurai quarante mille de ma famille de son vivant; (il leur resterait trente mille francs par an). Donc me voilà à la tête de près de cent mille francs de rente. C'est la villa qui donne naissance à tout.
J'ai été chez les Gavini, je descendais comme montais Basire. Puis au Bois, une masse de monde, je suis ravie et bâtis les châteaux les plus espagnols.
Bojidar dîne ici. Et puis c'est-à-dire avant, la visite de Berthe. Tout le monde dit qu'elle s'est déclassée et qu'à Nice on l'a vue avec des cocottes au théâtre. Cela vient de tant de part à la fois qu'on y croirait volontiers... seulement c'est si affreux !
Elle a fait ses confidences à maman, elle veut quitter son mari, se moque des convenances et vante le petit Blanc. Enfin elle a l'air d'avoir perdu la raison.
Et moi j'ai la tête remplie de Cassagnac. Est-ce extraordinaire ?!
Il y aura bientôt trois ans que je ne lui ai adressé la parole.
Et je ne vois d'amour possible qu'en lui. Il a trente-sept ans et je l'ai connu à trente-deux, voilà cinq ans et voilà cinq ans qu'il m 'occupe plus ou moins toujours...
Je ne l'avais pas encore vu que je pressentais quelque chose d'extraordinaire et dès la première minute de notre connaissance il y a eu je ne puis dire quoi... Quand je l'ai connu je ne me rendais compte ni de sa situation brillante d'alors, ni de rien en politique mais tout cela a été comme une révélation. Et maintenant qu'il n'a plus de prestige je me sens encore capable d'être à ses pieds... c'est le seul du reste qui soit mon égal en amour, le seul que je trouverais naturel d'aimer... Avec les autres ce serait de la condescendance et en somme je serais humiliée mais avec lui ce serait de l'Amour, de la passion... de l'affollement... On se rend compte je vous assure, je me compose des histoires les yeux fermés et je... ne pourrais aimer que lui... jusqu'à présent... Je croyais qu'il fallait être un homme supérieur, un homme de génie ou au moins de grand talent pour être aimé...
Mais du reste je ne l'aime pas, je dis seulement que je ne pourrais aimer que lui, mais... on verra.
Je fais le concours le matin, quant aux après-midi je me promènerai. Nous allons chez la reine où il y a une foule de monde; ça m'ennuyait d'y aller, je n'étais pas à l'aise connaissant si peu la marquise d'Altavilla, sa dame d'honneur et la marquise de Merced, femme du chambellan. Voilà huit mois que nous n'y sommes allées. Ces dames ont été très aimables, de sorte que la glace est rompue et que j'y retournerai avec plaisir.
La reine nous a dit qu'elle donnerait des fêtes après Pâques et nous y a invitées. Et puis des choses gentilles que j'ai des yeux intelligents, enfin me voilà tranquille. Vous savez chacun passe à son tour comme chez Laferrière, après nous venaient les Appletcheieff, vous savez que madame a été fille publique. Du reste sa tenue est si peu correcte que Mme d'Altavilla m'a demandé d'un air singulier si je pouvais lui dire qui était Mme Appletcheieff avant son mariage. J'ai dit que je ne savais rien. Miranda n'est plus à l'ambassade, le poste qu'il occupait est supprimé, au surplus il a beaucoup d'ennemis, il paraît aussi qu'il n'est pas très immaculé. Le voilà coulé et il y a longtemps que nous aurions dû aller voir sa fille, aussi quand nous sommes arrivées Rosita et le père ont été ravis. J'ai été très aimable exprès pour qu'ils ne pensent pas que leur changement de situation m'influence.
Grâce à Saint Amand on parle beaucoup du bal costumé que nous allons donner, ce sera la plus belle des fêtes, un grand succès, tout le monde en parlera, il y aura les personnalités les plus en vue, les femmes les plus élégantes, les grands noms. Plus de deux cents personnes. Enfin il se l'ai mis en tête. L'enfant est élégante, jolie, intelligente etc. etc. Un succès chez Dalmas, puis il faut le succès de la soirée et enfin le tableau.
Il s'en charge, Saint Amand.
J'ai un cordonnier qui s'appelle Delmas et qui fait de mon pied, déjà petit, un objet de curiosité. On ne comprend pas comment on marche avec ça, c'est étroit, pointu, pas naturel mais joli et étonnant. Cela a causé une sorte de stupéfaction aux dames du Palais, et M. de Merced ne cache pas son étonnement, il regarde le pied. Je ne crois même pas qu'on trouve cela joli mais c'est extraordinaire. Et surtout c'est que les talons sont très bas, ou avec de hautes talons c'est facile à faire mais c'est large et laid.
J'apprends à l'atelier que Breslau est déjà reçue et je n'ai pas de nouvelles de mon tableau.
J'ai travaillé jusqu'à midi et puis nous avons fait des courses qui m'ont paru atrocement longues. On m'avait promis à l'atelier de me faire dire, à six heures je trouve un mot d'Amélie qui ne sait encore rien parce que Julian n'a pu voir Lefèbvre.
J'ai épuisé tous les raisonnements du monde et je n'ai gagné que la fièvre et un mal de tête sous des dehors calmes il est vrai. Mais cette sale bête de Rosalie qui étant allée demander de l'argent à ces dames pour expédier la dépêche où je peins mes inquiétudes à Tony, ces dames ont lu la dépêche.
C'est affreux maintenant je ne puis ni paraître à l'atelier ni rester ici, en famille !...
Je ne vous souhaite pas mes angoisses quand même vous seriez n'importe qui.