Journal de Marie Bashkirtseff

Il me semble que la fille le sait malgré ce que la mère m'a dit. C'est elle qui me pose cette semaine.
Sacré existence ! Ah ! je suis belle. C'est à aller se noyer dans un égoût. D'abord de regarder en face Mlle de Villevieille toute la journée; du reste tracassée par hier je fais une saleté que j'efface à cinq heures. Julian n'est pas content et comme je suis bonne fille il se croit obligé à une tirade et me dit:
— Voyez-vous ce tableau serait fini et bien fini qu'il lui manquera toujours une qualité.
— Laquelle ?
— La qualité de peinture...
— Je n'y puis rien monsieur.
— ... et cela tient à ce que vous ne finissez pas du coup...
Mais le mot était dit à la suprême jubilation d'Amélie, les explications ne servaient de rien. Cette grosse bête de Julian l'a compris lui-même à ma figure blême et à la façon dont je fais ma palette. On peut être tout ce qu'il y a de plus sévère mais on ne vient pas dire des choses pareilles, il dit à Amélie depuis six ans que c'est mal dessiné mais il ne vient pas dire - vous ne dessinerez jamais.-
II m'a dit cela peut-être pour lui faire plaisir, (c'est elle qui l'a fait décorer par Léon Say son parent,) et pour la dédommager des sévérités de Tony. Samedi elle a dit qu'elle se fichait pas mal de Tony qui disait une chose quand l'élève était là et une autre quand l'élève avait le dos tourné. C'était une petite goutte de poison dans le plaisir que j'avais de ce qu'il m'avait dit. Mais s'il est ainsi Tony pourquoi n'attend-il pas qu'Amélie et d'autres aient le dos tourné pour leur dire leurs vérités.
Tout cela est bête et ridicule mais je ne puis m'empêcher de rager en pensant à la joie d'Amélie maintenant et au bon sang qu'elle se fait en faisant ses confidences à la bonne à qui elle exagérera la chose, elle est si menteuse que ça en est épouvantable.
Donc je paye le tableau crevé, je paye le cadre du tableau que je fais pour Julian et pour lequel il m'a dit cette chose aujourd'hui. En outre je vois Villevieille. Elle est folle sa mère. Me demander cinq mille francs et où les prendrai-je.
Est-ce qu'on fait de ces demandes aux jeunes filles ? Est-ce délicat ? Et puis ces promesses d'appui ? Est-ce encore délicat ?
Qu'est-ce qu'elle pense ? Ô ces marquises déchues et besogneuses ! Je ne sais si leur sot orgueil est odieux ou misérablement ridicule. Enfin c'est elle qui a fait une tentative d'exploitation et c'est moi qui en suis honteuse, détraquée. J'ai télégraphié à M. Bashkirseff et s'il envoie l'argent je le leur donnerai tout en me disant que je suis idiote. Généralement mon plus grand plaisir c'est d'obliger les gens, j'ai rêvé bien souvent un bonheur que j'aurais de tirer les gens d'embarras. Pourquoi donc ici je suis révoltée et dégoûtée.
Et qu'est-ce que Julian avait besoin d'expliquer à Villevieille là devant moi, mes défauts en peinture ! Il est fou cet homme, est-ce qu'elle est ma mère ou suis-je imbécile ? Là, le père Julian a fait quelque chose que je n'oublierai pas, ça ne se répare pas. Je suis humiliée et dégoûtée du tableau que je crèverais avec délices si ça ne faisait tant de plaisir à Amélie.
Ça m'empêche d'être contente de voir mon article imprimé dans La Citoyenne. Lisez aussi celui de Hubertine qui est très remarquable.
Et puis qu'est-ce qu'elle avait besoin d'ajouter que sa fille était à la veille de faire, deux chances contre une, un grandissime mariage. Qui est-ce qui va croire ça ? Et la façon dont elle a parlé... cette femme doit avoir l'habitude de ces choses... du reste je n'en reviens pas !
Voici que je reçois une nouvelle lettre de la marquise, il faut dire que je lui avais écrit pour dire que j'avais une démarche et que j'espèrais réussir. Cela me trouble absolument. On aurait dû me faire cela après le tableau