Journal de Marie Bashkirtseff

Madame de Brimont.
Voici un article de Popaul qui résume un évènement du jour, l'affaire Dugué, et qui en outre donne des explications sur la politique du sieur Popaul. Très montée après la conversation avec Julian, je suis très refroidie et n'ai plus hâte de relire mes impressions pour me rendre compte...
Du reste je suis absolumenet prise par le tableau. J'use ma jeunesse au travail et pourquoi ??
Voici une lettre de Nadine et une de maman [manque] que mes éditeurs auront la bonté de traduire. Voici ma réponse à maman:
- Etant la cause volontaire ou involontaire de tous mes chagrins car c'est votre faute si j'ai passé et passe encore ma jeunesse enfermée sans voir personne que des Mouzay ou des vieux Gavini ou autres espèces de ce genre.
Donc étant la cause de ma mort morale vous devriez au moins ne pas m'infliger la scie de ma mort physique.
Malheureusement je me porte très bien et sans doute ai encore pour longtemps à trainer entre les vieilles filles de l'atelier et ma tante et Mlle Oelsnitz.
Au lieu de répondre par de folles grimaces le bruit de ma maladie imaginaire vous devriez penser aux choses sérieuses, penser surtout que j'ai assez d'embêtements sur la terre sans qu'on y ajoute encore celui de me dire mourante et autres stupidités qui m'enragent. Vous voulez donc absolument qu'on invente quelque chose ? C'est peut-être déjà fait par des apprentis-vétérinaires comme le sauvage Trebinsky. Avant, le prétexte à drames était Georges, à présent c'est moi.
Au lieu de me parler de votre amour, rappelez-vous que vous m'avez moralement assassinée vous et votre Georges. J'ai assez de ces tragédies.
Je vous répète que je me porte bien et que j'en suis désolée. Mais puisque je ne meurs pas de maladie je trouverai bien autre chose quand j'aurai définitivement perdu l'espoir de me tirer de l'atroce et abominable vie que vous me faites.
Marie.
Il n'y a pas de quoi être fière. Cette lettre en réponse à celle de maman est très dure mais elle exprime exactement les sentiments que provoquent chez moi tous ces gens et tous ces évènements.