Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis allée chez Tony et j'en reviens réconfortée un peu. Il m'engage beaucoup à faire ce tableau. Je suis parfaitement capable de le faire grandeur nature, dit-il, ce sera très amusant. Bonne étude et tableau en même temps. Il ne faut pas être reçue par grâce, mais par mérite; si cela vient mal il me le dira mais il croit que je m'en tirerai assez bien et me décide à le faire.
Puis nous avons causé de moi en général, nous sommes d'accord sur ce point que les qualités de peintre tardent à se révéler mais il dit que très souvent cela fait cet effet et puis cela vient et que du reste on n'a jamais rien exigé après trois ans d'études, que je veux aller trop vite, qu'il est convaincu que j'arriverai. Que sais-je ?
En somme je lui ai tant dit de ne pas me ménager, j'ai tellement insisté sur tout ce que j'ai cru devoir amener le plus de franchise que je crois qu'il a été sincère. Du reste il n'a pas intérêt à me mentir, et puis ça n'est déjà pas énorme ce qu'il m'a dit. Donc, me voici remontée un peu et prête à faire le tableau.
Quel brave et gentil garçon que ce Tony; il dit que les mieux doués d'entre eux ne sont arrivés à un petit commencement de quelque chose qu'après une dizaine d'années de travail. Que Bonnat après sept ans d'études n'était rien. Que lui-même n'a exposé qu'à la huitième année. En somme je sais cela mais comme je comptais là-dessus pour arriver à vingt ans, vous comprenez mes réflexions.
[Une ligne cancellée]
A minuit il me vient des soupçons. Tony paraît trop confiant en mes forces. Je cherche quelque affreux piège. C'est pas possible qu'il m'en croit capable.
Dîner chez Bailleul. Un tas de femmes qui se mettent à jouer après, alors de Daillens et moi nous nous mettons à part et jouons au noble jeu des calembours et des queues.