Hier, deuxième séance du Droit des femmes. Je n'entendis pas tout et j'ai paru sotte. C'est horrible.
Nous allons chez les Karageorgevitch. Bojidar est tout à fait abonné chez Julian, ainsi sa chambre a-t-elle un cachet artisitique, mais dans ce que j'ai vu de lui je n'ai pu découvrir des dispositions... Peut-être à force de travail.
Je fais le portrait de Mme Nachet, une camarade. Une petite femme brune de trente-six ans qui paraît plus jeune et qui est encore jolie. Une pose archi-simple et d'une grande élégance, un peu comme un buste, les épaules émergeant d'un manteau de fourrure, de la zibeline magnifique très fournie (à moi) et un fond de peluche amarante très riche de ton.
La Princesse ne veut plus agir avec Bojidar que d'après mon avis, il a envie d'un atelier à part et c'est moi qui dois décider s'il le lui faut donner.
Saint Amand était chez nous quand... ma tante vient de me faire une bonne surprise.
Consilium Charcot et Potain qui déclarent nettement qu'il me faut partir pour le midi. Depuis quinze jours je vais mieux. C'est parce qu'il fait doux... Pardieu, je sais qu'à Nice ou à Alger je serai bien portante, mais revenue à Paris, mais l'automne prochain ?
"Vous serez guérie".
Je n'en crois rien, l'automne prochain il me faudra m'exiler encore. Eh bien voilà de beaux savants qui ne trouvent que les pays chauds ! Si vous ne partez pas la "bronchite localisée" qui est maintenant longue comme cela, sera longue comme ceci. Eh bien, il sera toujours temps de partir quand cela sera.
Quant à l'oreille j'ai eu beau expliquer ils n'en prennent nul soucis. Tas de bêtes ! Enfin, il paraît que l'un vient de l'autre.
Voilà tout ce que trouve ma famille pour améliorer mon état! Ils ne comprennent donc pas que ce sont les humiliations [Mots noircis: que j'ai] subies et les rages qui me suffoquent [Mots noircis: tous les jours,] que c'est d'être enterrée vive que je suis malade !
La peinture, le travail acharné sans le moindre dédommagement, à mon âge, avec mes aspirations !
Et je ne m'y suis jetée que parce que l'autre vie me rendait folle de colère.
Est-ce que les larmes qui me montent à la gorge et me suffoquent tous les soirs et même quelquefois pendant le travail ne sont pas cause du mal si mal il y a ?!
On regarde à combien de morceaux j'avale par dîner ! Oh ! comme je voudrais me séparer d'avec ces gens-là !
Cette visite des médecins ne m'a pas été désagréable, au contraire j'espère toujours qu'ils guériront mes oreilles, mais cela m'a rappelé tout le reste et voilà pourquoi je m'embellis la figure à pleurer devant aller ce soir chez Mme de Brimont. Tous les jeudis elle reçoit beaucoup d'hommes politiques et d'autres très distingués. Enfin que voulez-vous.
Nous y avons été. Il me semble que j'ai été dans un cer-cle.Tout à l'Orient, du mauresque, des découpures, des étoffes turques, des cassolettes, un éclairage fantastique et mystérieux. On fume dans tous les salons. Mme de Brimont décolletée en damas blanc m'amène tout de suite Emile de Girardin et alors la peur de ne pas entendre ajoutée à l'émotion de voir enfin de près un de ces hommes qui tient le haut du pavé de la politique ou du journalisme ! Ah ! quelle peur, mais il ne parle pas trop bas, pourtant c'est bien gênant et je me suis souvent embrouillée dans les mots d'illustres, homme supérieur, bonheur d'approcher enfin ! et je ne sais quelles sottises.
Il ne me conseille pas de peindre Hubertine: "elle est laide" et [Mots noircis: je sais qu'il] a bien écrit sa brochure mais il dit que l'opinion n'est pas encore pour cela, on n'est pas prêt. Tous ces portraits, le veillissent, de près il n'a pas ces rides grimaçantes dont on orne ses bustes et ses portraits. Il est resté longtemps près de moi et s'est retiré selon son invariable habitude à dix heures.
Mais nous avons trouvé des connaissances, Vernette, vicomte d'Abzac, de Maufras, qui me demande toujours de lui montrer de mes articles. Il faudra que j'écrive, que je finisse d'écrire un de mes brouillons de nouvelles... etc.
Nous sommes arrivées juste comme partait Joseph Reinach, un des secrétaires de Gambetta et celui dont les journaux parlent tant à propos de la lettre de Rochefort. Consultez les journaux que je vous garde. On crie que Gambetta a bien fait quand même il n'aurait réellement pas reçu la lettre écrite. On dit que Rochefort est un méchant dans toute l'acception du mot, qu'il n'a que ce qu'il mérite. Qu'un homme qui dit avoir désavouer les excès de la Commune et qui revient se mettre à la tête de ses revendications, qui se fait l'apôtre d'assassins, qui calomnie, insulte, bafoue, injurie sans preuves, enfin un vilain, un méchant homme ! Tout le monde après lui ! Un contre tous ! Certes il est vraisemblable qu'ayant écrit cette lettre sous la dictée de son avocat et sous le coup de la menace d'une condamnation à mort, il l'ait trouvée humiliante après l'avoir écrite et n'ait pas voulu l'envoyer; mais pourquoi la laisser à l'avocat alors et pourqoi la revoyant trois semaines après dans la serviette de ce même avocat (c'est lui Rochefort qui le dit) ne pas l'anéantir ? Gambetta dit qu'Albert Joly lui a remis la lettre, Rochefort crie que c'est un mensonge ou un abus de confiance. Oh ! s'il est sincère sa situation doit être atroce. On le dit voisin de la folie, je comprends cela. Mais aussi quelque méchant qu'il soit il est trop malheureux à présent et je le plains... je suis devenue si sensible... Quelque méchant qu'il soit il est si malheureux, si malheureux.