Journal de Marie Bashkirtseff

Je reçois une lettre de maman ou elle me dit qu'elle a tant pleuré de n'avoir pas pu me mener à Biarritz qu'elle en est devenue presque aveugle et ne peut pas lire. Quant à ce qui l'a retenue, voici: c'est le procès, elle est par force obligée de rester là jusqu'à ce qu'il se jugera. M. Bashkirseff s'est porté comme garant pour elle et l'a cautionnée pour la somme de deux cent mille roubles. J'écorche les termes de justice mais peu importe. Alexandre est allé à Pétersbourg pour faire lever cette sorte d'interdiction que les Zamiatine ont été enchantés de faire faire, c'est une bonne niche en effet et ils doivent être contents. Elle a envoyé, dit-elle, Woldemar à Paris pour nous expliquer cela mais - "il ne t'a, parait-il rien dit" - Je crois bien, ils ont causé avec ma tante et je n'ai rien su, mais vous vous rappelez bien que je me suis doutée de quelque chose. - Espérant, dit-elle, d'un jour à l'autre arranger cet ennui je ne voulais rien t'en dire.-
Enfin, il y a donc une explication de sa conduite. Eh bien oui elle est très malheureuse, mais au lieu de me chagriner cela me convient; elle aurait été abominable pour moi s'il n'y avait ces excuses. Du reste s'il n'y avait toutes ces raisons sa conduite serait incompréhensible. Quant à l'acte chevaleresque de M. Baschkirseff, ne vous l'exagérez pas; ce n'est pas si beau que ça en a l'air, s'il courait quelque risque de payer la somme pour laquelle il s'est porté garant il n'aurait absolument rien fait. Mais cela sonne bien. Je ne sais très bien vous expliquer cela, en somme c'est ceci, si la personne pour laquelle on signe cet acte ne se trouve à l'heure dite à la disposition de la justice le cautionnaire doit payer.
Maintenant Dieu sait quel embrouillamini cela va être. Si Alexandre ne parvient pas à faire lever cette chose, maman restera jusqu'au jugement du procès ou partira et dans ce cas M. Bashkirseff payera. Mais comme c'est probable que son mari la laissera partir et comme c'est probable qu'elle voudra partir, du reste on trouvera quarante huit mille excellentes raisons pour lui faire prendre patience avec le système atroce de ces gens-là. Ils savent, par exemple que la chose sera dans deux mois mais ils n'auront garde de le dire et au lieu de cela vous mèneront en disant tous les jours: c'est demain ou dans quelques jours. Mais il est probable qu'Alexandre arrangera la chose et alors la caution devient inutile. De toute façon M. Bashkirseff aura tout l'honneur et cela ne lui aura rien coûté. C'est un veinard.
Maintenant si on admet qu'Alexandre n'obtienne rien, alors le séjour en Russie peut se prolonger diablement, car je crois que pour que le procès soit jugé il faut que tous les inculpés, ou intéressés soient là. Il faudra donc ma tante et même l'ignoble ivrogne que vous savez; songez comme c'est probable qu'on l'amènera là...
Fi ! les vilaines histoires, je m'en suis trop occupée.
Et comme je suis égoïste (en voilà un mot dont on abuse et qui signifie rarement ce qu'on veut dire) je brise là en espérant qu'Alexandre aura tout arrangé et que comme dit maman elle sera ici le mois prochain. Mais pourquoi n'avoir pas tout dit tout de suite ! Pourquoi m'avoir énervée, m'avoir rendue folle de rage en me mentant dans toutes les lettres.
Ah ! voilà, c'est leur système. Si on m'avait tout dit je me serais arrangée, mais non, c'aurait été trop simple. Il fallait mentir, me taquiner et provoquer des lettres abominables que j'étais en droit d'écrire ne sachant rien... Enfin.
[En travers : pour pleurer]
J'ai repris le portrait que j'ai fait avant cet été, d'une élève de chez Julian. Pas les cheveux jaunes, non; une autre, une créature ravissante. Des cheveux [Rayé: châtains foncés], bruns avec des reflets rouges. Une fraîcheur et une vie ! Un teint ravissant, (mais disposé à se couperoser) des yeux bruns adorables, une bouche divine. Mais quelque chose d'un peu ordinaire dans la figure vue de face; je la fais de profil. Et un cou et des bras splendides de couleur et de forme. Elle a vingt-cinq ans et est veuve avec un petit garçon de cinq ans et demi. Si cette femme-là était modèle je la prendrais à l'année. Et elle a des mains admirables avec cela et une peau admirable aussi. Non, il est impossible de rendre l'éclat extraordinaire de sa figure. J'ai déjà mon idée pour le Salon avec elle. Je lui donne son portrait et elle l'a bien gagné car elle pose comme un ange.
Je l'ai habillée en Greuze, corselet de damas crème et fichu de mousseline de l'Inde. Je n'oserai jamais lui demander de poser pour le Salon; ce serait l'affaire d'un mois. Si je pouvais découvrir le moyen de la payer, mais c'est impossible... Je lui ai déjà demandé de poser, en riant mais pour de bon... Ah ! quel modèle on pourrait en faire quelque chose de splendide.
De même que j'ai mis le blanc à la mode il y a trois,quatre ans, on copie maintenant mes draperies croisées et ma ceinture en pointe. C'est très agaçant. Voilà près de deux ans que je porte ainsi ma ceinture et voilà que Doucet et d'autres s'en sont emparés, il n'y a rien d'aussi joli et gracieux et cela va devenir dégoûtant à force d'être porté par tout le monde. Vous savez on prend le ruban, la ceinture et on l'attache devant très bas, en pointe. C'est négligé et ravissant. Et voilà que je suis obligée de chercher autre chose.