J'ai eu la fièvre hier toute la journée.
Ma chère tante y a aidé un peu en me mettant en colère par les petites tracasseries habituelles.
D'abord ça a été des plaintes amères devant Wodzinski pour qu'il aille colporter partout que je suis un joli petit monstre qui desespère ma famille.
Je me demande toujours si ma famille fait cela par lâche hypocrisie ou par stupidité.
Ce doit être par stupidité car enfin tout cela c'est "pour mon bien" c'est pour que je me soigne, que je n'aille pas à l'atelier etc.
Puis des petites tricheries, ne pas envoyer chercher la voiture en disant qu'on a envoyé, pour me mettre en retard.
Vous voyez cela d'ici, ou bien envoyer Rosalie en courses à l'heure où je me lève pour m'empécher d'être prête pour l'atelier.
Vous voyez d'ici comme ça réussit. Je me lève, je crie, j'appelle; je casse une sonnette, je prends froid en me promenant nue et mouillée, ne trouvant ni mon peignoir, ni mon linge. Enfin ce serait très amusant si ce n'était si désespérément bête et énervant.
Ô les sinistres idiots !
Ces par ces soins qu'ils pensent me guérir.
L'enfer que je trouve dehors ils me l'organisent dans mon intérieur pour que je n'aie plus ou me cacher.
Mais aussi j'ai trop d'ennemis.
Qu'ai-je fait à Hecht par exemple ?
Aussi l'existence n'est plus possible, pour commencer c'est Nice, toutes les figures de Nice me font baisser les yeux puis Rome ce qui est encore pis... Que j'aille seulement au Bois et je rencontrerai Dieu sait combien de témoins de mes humiliations.
Et ma tante !
Oh ! celle-là quand elle se met à faire de soit-disant potins sur des dames qu'elle ne connaît que de vue !
Non, voyez-vous c'est à pleurer.
Saint Amand par exemple, connaît tout le monde, eh bien elle ira lui raconter des histoires à dormir debout et tout cela dans l'espoir d'atténuer ce que ces gens-là pourraient dire de nous.
Non, voyez-vous, il n'y a rien à faire.
Et c'est dans tout la même chose.
Voilà quatre ans que je soigne chez les plus célèbres docteurs une laryngite, et cela va de mal en pis.
Depuis quatre jour mes oreilles allaient bien, j'entendais bien, maintenant ça recommence.
Eh bien, voyez je vais être prophète.
Je vais mourir, mais pas tout de suite, tout de suite, cela metterait fin à tout, ce serait trop bien.
Je vais traîner, mes rhumes, ma toux, des fièvres toutes sortes de choses, je vais mourir comme j'ai vécu, salement.
Dans quatre ans peut-être.
Gabriel n'est pas ce que je pensais, et ces accents charmants que j'admire se produisent à propos de tout.
Ainsi il vous fera un compliment d'un air pénétré et une minute après il dira du même air que Mme X est exquise et Mlle Y, ravissante ou que demain il ira dîner au restaurant.
On s'y laisse prendre d'abord, puis on découvre que c'est un effet d'organe et voilà tout.
Berthe est venue dîner, très élégante, des choses chères, des bijoux, une robe de mille cent francs.
Est-il possible que ce soit Chose qui paye ?
Et si cela est comment s'y prend-elle ?
Car enfin, c'est immonde de se faire payer.
Se résigner, ou plutôt se ramasser, ~~on sait que~~ pénétrer jusqu'au fond de son être, et alors se demander si cela n'est pas indifférent.
Avoir vécu d'une manière ou d'une autre, qu'importe.
Vaincre ses sensations et se dire avec Epictète qu'on est maître de prendre le mal pour le bien, ou plutôt de rester indifférent à ce qui arrive.
Il faut avoir horriblement souffert pour accepter de sortir de la vie par cette espèce de mort, et ce n'est qu'après des souffrances inouïes et un désespoir complet qu'on commence à comprendre la possibilité de cette vie morte.
Mais en somme, si on s'y mettait bien on serait tranquille au moins... Ce n'est pas un vain rêve, c'est une chose possible.
Mais pourquoi vivre alors ? direz-vous.
Et parce qu'on est venu au monde, il est évident qu'il devient ainsi, inutile de vivre, ainsi ce n'est qu'après avoir bien reconnu que la véritable vie vous est un sujet de maux sans fin, qu'on accepte l'autre, ou qu'on se cache de la première dans la seconde.
Arrivé à un certain point de douleur physique on perd connaissance ou l'on tombe en extase, de même pour les souffrances morales, arrivé à un certain point on plane, on s'étonne d'avoir souffert, on méprise tout et on marche la tête haute comme les martyrs.
Qu'importe après tout que les cinqante ans que j'ai à vivre se passent au fond d'un cachot où dans des palais, parmi du monde ou dans la solitude.
La fin est la même, les sensations enfermées entre le commencement et la fin, et qui ne laisse aucune trace, voilà donc ce qui préoccupe.
Qu'importe une chose qui ne dure pas et qui ne laisse pas de trace ?
Je puis utiliser ma vie en travaillant, j'aurai du talent peut-être, cela laisse des traces... Après ma mort.