Journal de Marie Bashkirtseff

Nous avons été au cirque hier, j'y suis allée porter mon visage en beauté. Berthe était venue demander à dîner et je l'ai mise sur le sujet du petit Blanc de Monaco et je dois dire qu'il me reste peu de doutes sur sa vertu. Elle commence par parler de l'article du “Gaulois” et par dire qu'elle a vu Blanc deux fois dans sa vie et puis, petit à petit, nous raconte une telle quantité de choses qu'elle dit tenir du susdit Blanc, qu'il est matériellement impossible qu’il les lui ait racontées en deux fois. Et puis elle sait tout de lui; on ne s’occupe pas ainsi d’un indifférent. Elle a même été assez naïve pour le défendre contre nos attaques (?)
Enfin il y a la question d'argent et c'est le cher Robert qui a fait le coup. Quant à la jeune femme, tout en ayant agi par intérêt, elle a probablement un petit sentiment pour son ami, j'ai cru remarquer cela par certaines inflexions de la voix : L'oncle Lautrec qui lui a tiré les cartes lui a prédit qu'elle aurait beaucoup d'argent, de l'amour d'un autre que son mari.
Kavérine est venu avec sa fille Sophie. Nous l'avons emmenée au Bois avec nous et elle m'a raconté ce qui se passe en Russie. L'enfant est sous la haute surveillance de la police, pour avoir dit, un jour d'examen où l'on attendait le Grand-duc, qu'elle estimait bien plus passer son examen que la visite du Grand-duc. En outre, étant très myope, elle portait un pince-nez, grâce à quoi elle a été dénoncée à la police; les lunettes et le pince-nez étant, chez les femmes, les signes des idées avancées. On déporte, on emprisonne, on exile pour un mot. On fait des visites domiciliaires de nuit, et, si vous n’êtes pas très dangereux, on vous exile à Viatka ou à Perm; si vous l’êtes beaucoup, en Sibérie, à la potence. Il n'y a pas de famille où il n’y ait un exilé, un pendu ou un surveillé au moins. L’espionnage est tellement organisé qu'il est impossible de causer chez soi, en famille, sans que tout soit rapporté à qui de droit.
Un épisode comique entre autres, les socialistes propagandistes s'étant déguisés en Juifs (on sait que nos Juifs s'habillent en longues redingotes, accroche-coeurs, et barbiches et casquettes de soie) les gendarmes arrachèrent plusieurs fausses barbes at arrêtèrent les déguisés, mais emportés par leur zèle ils s'attaquèrent aussi à de vrais Juifs et leur firent pousser des [cris] atroces, car il parait qu'il n'y a pas de douleur comparable à celle que causent une barbe et des moustaches violemment tirées.
Pauvre pays et je m'accusais, l'autre jour, de lâcheté parce que je ne voulais pas y aller ! Mais est-ce possible ? Les socialistes y sont d'atroces gredins qui assassinent et pillent; le gouvernement y est arbitraire et stupide, ces deux éléments épouvantables se font la guerre, les sages sont écrasés entre les deux. La petite Sophie me dit, au bout de deux heures de causerie, [Rayé : avec moi] que pour le dixième de ce que je dis, je serais envoyée aux travaux forcés ou pendue, et que si je vais en Russie mon affaire est faite.
J'irai en Russie, quand il y aura dans ce beau pays quelque respect du droit des gens, quand on pourra y être utile autrement que d’être exilée pour avoir dit que la censure est bien sévère.
Tout cela fait bondir si... est-ce qu'il n’y aurait pas moyen de fonder un parti libéral honnête, car je hais autant les crimes des socialistes que ceux du gouvernement ?
Les socialistes sont les plus coupables, ils auraient pu sauver leur pays de son horrible régime...
Ah ! si je n'avais ma peinture comme je...
Est-ce que je ne dois pas passer l’hiver 1881-1882 à Pétersbourg ? Mais parfaitement, eh bien étant dans le pays même, on verra bien ce qu’il est possible de faire.
Nous avons rencontré l'inéffable Melissano il a dû venir nous voir.
Oh ! Français, qui dites que vous n'êtes ni heureux, ni libres ! Il se passe en Russie maintenant ce qui s'est passé en France sous la Terreur, un geste, un mot et on est perdu. Ah ! qu'il reste encore à faire pour que des hommes soient à peu près heureux !
Nous sommes entrain de délivrer la femme, dit Dumas fils; quand ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu; et comme alors il y aura entente parfaite entre les trois corps d’états éternels : Dieu, l’homme et la femme, nous verrons plus clair et nous marcherons plus vite.
La question de la femme est une des plus odieuses et quand on pense que tout a progressé, sauf cela, on est vraiment stupéfait. Lisez la brochure de Dumas, "Les femmes qui votent et les femmes qui tuent", le talent cassant de Dumas ne me choque plus dans ces pages, bien que l'homme y soit encore un peu trop hautain envers la femme. Mais, somme toute, cela a du bon.