Journal de Marie Bashkirtseff

Huit heures. Ce que mon cabinet d'études me paraît joli et confortable !
J'ai lu les journaux hebdomadaires illustrés et autres brochures. Tout est au pair maintenant, c’est comme si je n’étais pas partie.
Nervo, Moreau, sa sœur et la Devick nous ont accompagnées jusqu’à la voiture hier à midi et ce matin à cinq heures nous étions à Paris.
Je trouve une lettre de la Bailleul où elle me dit qu’aux courses de Dieppe elle a rencontré Berthe avec Mme de Plancy et son fils, (l’année passée Berthe se cachait de la Plancy disant qu’elle était trop compromise pour qu’une jeune femme la voie), elle me demande si nous sommes brouillées: Je lui ai parlé de vous et elle n'a pas eu l'air de comprendre !
Cela devait venir. Nous ne sommes pas des gens chics, nous n’allons même pas dans le monde et elle essaye de devenir une élégante très lancée. Mme de Plancy est mauvaise pour nous comme l’a dit la mère Gavini .
Berthe se conduit avec moi comme j’ai agi pendant un certain temps avec les Mouzay. La seule différence c’est que je suis jeune et élégante et les Mouzay ne le sont pas; mais mon élégance lui nuit au lieu de lui être agréable. Cette femme-mouton si bête et si rusée se croyant parvenue à des élégances grandioses n’a plus qu’à jeter à l’eau ce qui lui est inutile . Elle a raison .
En remettant mon mariage comme je l'ai fait savoir, je m'expose à des désagréments de ce genre... je sais mais je ne sais ce qui vaut mieux se jeter dans le centre gauche ou souffrir toutes ces humiliations qui me vieillissent, me tracassent et m'enlaidissent et me rendent stupide.
Aussi direz-vous, vous êtes bête ! Cette fiole (Berthe) fait plusieurs choses pour une seule desquelles elle mériterait d'être flanquée à la porte et vous ne dites rien. Si vous aviez vécu ma vie, vous sauriez ce qu’elle peut faire d'un caractère et d'une intelligence.
Deux heures après-midi: Je me console (!) en pensant que mes ennuis sont l’équivalent de ceux de toute nature que les artistes ont à vaincre; puisque je n’ai pas à subir la pauvreté et la tyrannie des parents... car c’est de cela, n’est-ce pas, qu'ils se plaignent, les artistes ?
Ce n’est pas en ayant du talent que je m’en tirerai... à moins que cela soit... un coup de génie; mais ces coups-là, les plus grands génies ne les ont jamais eus après trois ans d’études seulement, surtout maintenant où il y a tant de talents.
Eh puis... faire un homme connu, s'il est mal fait ou simplement médiocrement... lui ne sert à rien ou à peu de chose...
Pourtant voyez Amélie si elle avait peint Monsieur Mistan- flûte au lieu de Léon Say personne au monde n’aurait vu son tableau et puis on dira : un tel s'est fait faire par elle, c'est donc qu'elle a un certain talent... et on peut ajouter : pauvre untel, comment a-t-il pu se confier à cette artiste !
Et puis ce qu'il y a de plus important c'est de trouver cet homme connu n'est-ce pas ? Eh bien, moi, où voulez-vous que je le trouve ? Dans cela je suis moins fortunée qu'un pauvre diable, ne pouvant inspirer cet intérêt qui ressemble à de la pitié et que les hommes sont généralement flattés d'éprouver.
Alors on retourne cent fois cent projets et après avoir gémi, soupiré, pâli et rongé alternativement, on se résigne.
Bienheureux ceux qui n'ont rien à perdre ! Un coup d'audace peut leur donner beaucoup.
J'ai juste assez de bagage pour ne pouvoir m'envoler.
La duchesse de Fitz-James est une femme très charitable et elle s'adresse à tout le monde pour élargir ses charités. Elle est venue chez nous, elle nous a reçues aussi mais, nous l'avons rencontrée deux fois dans l'allée des Acacias, et la seconde fois elle s'est détournée si visiblement que j'en suis devenue rouge comme du feu et puis tremblante.
Mais celle-là est pardonnable, nous n'avons jamais fait connaissance, elle nous a sollicitées pour une vente de charité, maman est allée chez elle s'entendre avec elle et elle est venue remercier, puis deux ou trois visites furent échangées et même les invitations à dîner sans cérémonie.
Je reviens pour dire du bien de moi. Tous les jours comme vous savez, ou tous les deux jours, je rêve quelque histoire héroïque et l'autre jour en passant machinalement en revue tous ces rêves, je voyais toujours le même dénouement: arrivée à la gloire et à la fortune, j'employais l'une et l'autre à soulager les misères cachées, les pauvres honteux, à donner des sommes énormes aux asiles, aux hôpitaux etc. etc.
En plus jamais dans aucune de mes histoires, je n'ai trompé de maris, ni étant veuve, pris d'homme marié. Ce que je me réservais, c'est l'amitié des grands et une popularité parmi les petits qui me ferait verser des pleurs d'attendrissement: Epatement et vertu ! rien que cela.
Je cherchais un renseignement et je suis tombée sur le cahier Larderei. Que vous-dire ? Je suis stupéfaite et affreusement honteuse. Je ne mérite que ce que j'ai. Je suis inconséquente, imprudente, lâche, vile... oh quelle horreur ! Si je n'avais écrit mes paroles et mes actes, je n'y croirais pas ! Je l'avais oublié, il fallait ouvrir ce cahier comme exprès ! Ainsi je me méprise, j’ai de bonnes intentions, et puis, tout à coup, je fais des folies comme dans un rêve.. Je me méprise et me déteste, comme je méprise et déteste tous les autres et les miens... A ! la famille... Tenez, ma tante a fait trente petites ruses pour me mettre du côté où la fenêtre n'ouvrait pas (en wagon); j'ai consenti de guerre lasse, à condition que l’autre fût ouverte, et à peine ai-je été endormie qu’elle l’avait fermée. Je me suis réveillée en disant que j’allais casser les vitres avec mes talons, mais nous étions arrivées. Et ici, à déjeuner, des regards d’angoisse et des sourcils contractés dramatiquement, parce que je ne mangeais pas. Evidemment ces gens-là m’aiment..., mais il me semble pourtant que l’on devrait comprendre plus que, ça quand on aime !... Mais ce n'est pas de l'amour, ce sont des manies imbéciles .
Collignon arrive et je pérore devant elle mais sans parler de choses humiliantes pour nous.
L’indignation sincère fait l’éloquence.
Un homme indigné ou se croyant indigné contre un gouvernement monte à la tribune prononce un discours et se fait une renommée. La femme, elle, n'a aucune tribune à sa disposition; au surplus, elle est obsédée par des père, beau-père, mère, belle- mère, tantes etc., etc. qui l’embêtent toute la journée : elle s’indigne, elle est éloquente devant sa table de nuit, résultat: zéro.
Et puis... maman parle toujours de Dieu, si Dieu veut, avec l’aide de Dieu; on invoque si souvent Dieu que pour se soustraire à toutes sortes de petits devoirs .
Ça n'est ni la foi, ni même la dévotion; une manie, une faiblesse, une lâcheté de paresseux, d’incapable, d’indolent ! Quoi de plus indélicat que de couvrir toutes ses défaillances par ce mot de Dieu, c’est indélicat, c’est plus, c’est criminel, si l’on croit en Dieu. S'il est écrit que telle chose arrivera, elle arrivera, se dit-elle pour s’éviter la peine de se remuer et les remords.
Si tout était écrit d'avance, Dieu ne serait qu’un président constitutionnel, et nos volontés, vices, vertus, des sinécures.
Voyons je ne vais pas m’essouffler à prouver que la France n’est pas située au Pôle Nord !