Mercredi 21 juillet 1880
J'ai commencé mon traitement. On vient vous chercher dans une chaise à porteurs calfeutrée. Un costume de flanelle blanche, pantalon à pied, et capuchon et manteau.
Alors se suivent: bain, douche, boisson, aspiration, etc. etc. Je me prête à tout, c’est la dernière fois que je me soigne et je ne me soignerais pas si je ne craignais de devenir sourde. Ma surdité va beaucoup mieux, presque bien.
Les Moreau m'ennuient. La mère est commune et a un accent chilien-bordelais ! La fille est une demoiselle soigneuse et élégante, un peu beaucoup fille de concierge. Il n'y a personne à qui on voudrait adresser la parole et je n'ai pas de toiles, je n'en ai pas apportées et ici il n'y a rien.
Je me demande s'il y a au monde un être sensé qui ne soit pas républicain au fond. Si on est autre chose c'est par obligations ou relations ou parce que sous un autre régime on aurait obtenu ce qu'on n'obtient de la République. Un passé par trop compromis, des parents et des idées affichées trop hautement empêchent de se rallier. Mais quel homme sensé, intelligent, patriote et fier peut être autre chose que républicain ?
J'en appelle à tout le monde, je ne demande pas qu'on avoue, il n'y a pas au monde un être ayant le sentiment de sa dignité qui ne me donne raison dans son for intérieur.
Et quelle âme de valet, quel besoin de basse servitude il faut avoir pour être sincèrement monarchiste ? Mais il n'y en a pas sincèrement comme je vous le dis; des nécessités, des besoins, des timidités, des laisser-allez [pour ne pas] par fausse honte, mais autrement jamais. On est royaliste ou bonapartiste mais c'est un rôle, une carrière, un métier et pas autre chose.